Comment Heated Rivalry met en scène le désir gay

La romance gay phénomène Heated Rivalry est arrivée sur la plateforme HBO Max à raison d’un épisode par semaine. Dans cette deuxième partie de leur chronique qui s’intéresse aux scènes les plus hot de la série canadienne, Nathan Lautier et Anaïs Lecoq analysent la mise en scène du désir.
Soyons honnêtes: quand on parle de Heated Rivalry, on parle plus des douches que du terrain. La série canadienne adaptée de la saga littéraire “Game Changers” se déroulant dans l’univers du hockey et diffusée depuis le 6 février sur HBO Max, est faite pour ça. Mais celles et ceux qui pointent des scènes de sexe trop culs, trop filmées ou accusent la série de soft porn se trompent (un peu).
Derrière toutes ces scènes hot se cachent une mise en scène réfléchie et une sensibilité certaine. Prêtez attention aux lumières, tendez l’oreille aux musiques : ce doux rouge tamisé et la quarantaine de compositions de la bande originale ne sont pas là au hasard.
Autre coup de maître du réalisateur canadien Jacob Tierney: adapter un roman écrit par une femme et pensée pour les femmes, principalement cishet, pour en faire une retranscription fidèle des scènes de vies de milliers d’hommes gays. Enfin, avec certains bémols…
Après l’épisode 1 où il était question de la légitimité des nombreuses scènes intimes du show, Anaïs Lecoq et Nathan Lautier analysent la mise en scène du désir dans Heated Rivalry.
C’est beau, c’est tendre, c’est une bonne surprise
La réussite de Heated Rivalry réside dans la tendresse (jamais niaise) de la plupart de ses scènes de sexe. Avec des choix de mise en scène simples, le réalisateur Jacob Tierney raconte l’histoire de Shane et Ilya et son évolution.
Dans l’intimité des chambres d’hôtel, l’ombre prédomine mais les visages des protagonistes sont toujours marqués d’une lumière rouge-orangée, symbole simple pour signifier leur passion, aux antipodes de la froideur du bleu qui domine sur la glace.
À mesure que la relation s’ouvre, le rouge persiste mais la lumière s’accentue, signe d’une acceptation des sentiments, et d’une ouverture espérée sur le monde extérieur.
Surtout, les scènes de sexe ne sont pas aussi explicites qu’on veut nous le faire croire. Aucune scène full frontale au compteur et aucun fluide corporel à l’écran, ce qui n’est pas le cas de biens d’autres programmes mettant en scène des relations hétéros, mais qui sont bizarrement moins sous le feu des critiques sur la question.
Heated Rivalry choquerait-elle simplement parce qu’elle met en scène du sexe gay ?
Si Jacob Tierney montre des mouvements de bassin explicites et des fesses (très) rebondies, il filme énormément les visages et les émotions qu’ils transmettent. “Il est important de faire un peu tomber ce mur et d’embarquer les spectateur·ices dedans,” explique Jackson Parrell, directeur de la photographie, dans un entretien à CBC. “Cela passe beaucoup par la proximité et l’intimité avec les acteurs, en poussant la caméra à se rapprocher davantage.”
L’ensemble crée un lien émotionnel fort avec les télespectateur·ices, renforcé par le travail de la coordinatrice d’intimité sur la série, Chala Hunter : “Nous étions très conscient-es qu’il s’agissait de la première fois de Shane avec un homme, notamment dans la scène de simulation de rapport sexuel avec pénétration,” explique-t-elle à Elle.
“Nous voulions comprendre ce qu’il ressentait émotionnellement, mais aussi, de mon point de vue, quelles sensations physiques il pouvait ressentir, et essayer de retranscrire au mieux cette expérience pour ce personnage.”
L’amour gay, authentique
Ce qui surprend aussi, c’est le choix de la bande-son lors des moments intimes. Sur la glace, Shane et Ilya s’affrontent sur une musique électronique rythmée et intense. Mais dans la chambre à coucher (à l’exception d’une scène qui s’amuse à faire monter la pression), la place est au calme, à la douceur et au romantisme, sans tomber dans la vibe porno années 80.
Chargé de réaliser la bande originale de la série, l’artiste québécois Peter Peter en était le premier étonné, comme il l’explique au micro de Radio Canada : “Pour les scènes de sexe, j’imaginais quelque chose de plus rythmé. Au final quand j’ai vu les images c’était beaucoup plus sensuel, et mettre une grosse batterie sur ça, je trouvais que ça ne faisait pas de sens. Pour les scènes d’amour (…) je suis plus allé dans le sentiment, la douceur que dans quelque chose de rythmé.”
Disons le clairement: cela se voit que Jacob Tierney sait de quoi il parle en termes de romances gays. Il a su transcrire dans son adaptation télévisuelle les questionnements que des hommes gays peuvent se poser dans la vraie vie. La peur de se faire voir dans la rue, par les voisins, la question du coming out auprès des parents et du stress que cela peut provoquer…
Si l’homophobie n’est jamais citée directement dans la série — ce qui est critiquable et on en parlera dans notre troisième et dernière chronique —, elle est transmise par les tensions entre Shane Hollander et Ilya Rozanov, qui ont autant lieu dans qu’en dehors de l’intimité.
Ainsi, leurs peurs et inquiétudes, les tactiques pour se cacher et les discussions qu’ils ont pourraient être, à bien des égards, celles de deux jeunes hommes dans la vraie vie.
Et c’est une bonne chose qu’une série propose ces échanges, de manière réaliste et saine, sans tomber dans des arcs narratifs ultra dramatiques que subissent encore trop les relations queer à l’écran (on pense au trope “bury your gays” pour nommer la façon dont les personnages queer meurent plus que leurs homologues hétéros).
Heated Rivalry n’a pas peur de le dire: bienvenue dans le monde merveilleux de la romance!
