Quand naît l’idée de la transition

Le chercheur neuchâtelois James Alzetta a signé un mémoire sur l’émergence du possible dans le cadre des transitions de genre. Il nous présente cette exploration des vécus trans*, distinguée par le Prix Junior Maurice Chalumeau 2024.
Comment les personnes trans* parviennent-elles à se penser et à s’imaginer dans un autre genre que celui qui leur a été assigné à la naissance? Cette question – relativement peu traitée dans la littérature – a fait l’objet d’un mémoire de master très remarqué, l’an dernier à l’Université de Neuchâtel. L’auteur de ce travail en psychologie socioculturelle, James Alzetta a reçu le Prix Junior Maurice Chalumeau (lire ci-dessous).
«Une ressource utilisable pour se penser soi-même.»
«D’un « impensé » ou d’un « impossible », on passe à quelque chose de tangible, une ressource utilisable pour se penser soi-même», résume le Neuchâtelois de 29 ans, concerné lui-même par la thématique et engagé dans le tissu associatif queer romand (il a notamment cofondé Le Refuge-Neuchâtel, aujourd’hui Espace Pluriel). «Ce que j’ai essayé d’apporter, c’est une nuance dans le discours sur les transitions de genre et les contraintes qui existent dans la société à pouvoir se penser trans.» Sa recherche, appuyée sur trois entretiens approfondis, propose un nouveau modèle théorique.
Le chercheur a articulé son travail autour de l’idée de «reconnaissance» et du double sens du verbe anglais to wonder – évoquant tantôt la réflexion, tantôt l’émerveillement – emprunté aux travaux du chercheur Vlad Glăveanu sur l’imagination et la créativité. Lors des entretiens, les participant·e·x·s ont partagé leurs expériences sur l’émergence, au cours de leur vie, de la possibilité de transition de genre, un cheminement fait de surprises (wondering at) et d’interrogations (wondering about). Dans chacun des témoignages, ces étapes sont marquées par des changements de perception de soi-même ou du monde alentour.
«Le ciel m’est tombé sur la tête»
Par exemple, pour W., un des participant·e·x·s à l’étude, c’est le moment où il endosse la veste en cuir de son père. En se voyant dans le miroir, il se rend compte qu’il n’est pas la fille de son père, mais son fils. «Le ciel m’est tombé sur la tête», confie-t-il à James Alzetta. Marc-Antoine, lui, réalise que les douleurs liées à un cancer disparaissent au moment où il accepte d’explorer le genre aux côtés de sa partenaire trans*. «Je suis pas plus croyant que ça, dit-il, mais j’ai senti que, effectivement, c’était ça qui m’a sauvé aussi.»
L’espace virtuel comme lieu d’exploration
On part de loin. L’image des personnes trans est encore trop souvent marquée par les stigmas, rappelle l’étude. Comme pour Klara, qui avoue qu’elle a longtemps vu les femmes trans comme des prostituées ou des clowns. Malgré cela, l’identification ou la projection dans un processus de transition devient, à un moment donné, possible. «Cela peut être une véritable découverte, et certain·e·x·s n’imaginent même pas qu’il soit possible d’altérer son corps ou de s’inscrire dans une autre catégorie de genre», explique James Alzetta.
«J’en ai fait un refuge du monde réel et de ma situation actuelle.»
Le chercheur met en lumière l’importance des espaces virtuels dans les parcours de transition, une expérience commune aux trois participant·e·x·s, que ce soit via les jeux vidéos, les forums ou les réseaux sociaux. W. raconte ainsi qu’il s’est, avant d’entamer sa transition, forgé un faux profil sous le nom masculin de «Ben». Une activité réconfortante: «J’en ai fait un refuge du monde réel et de ma situation actuelle.» Quant à Marc-Antoine, il relate qu’il a commencé à exister en tant que garçon sous forme d’avatar dans le jeu de simulation Les Sims.
L’importance de ces espaces virtuels comme terrains d’exploration et de projection de soi a étonné James Alzetta: «Mais finalement, un peu intuitivement, en regardant mon propre parcours, ça faisait complètement sens.» Le fait d’expérimenter différentes formes de corporalité ou encore de se présenter sous d’autres genres que celui assigné à la naissance «représentent une ressource majeure, surtout dans des contextes où les structures physiques de soutien (associations, espaces safe) sont rares». Cette expérimentation peut se révéler motrice dans le processus de transition de genre et d’affirmation identitaire.
Les processus de reconnaissance de soi
À partir des entretiens, James Alzetta a identifié quatre processus de reconnaissance qui engendrent un possible trans: la reconnaissance dans l’autre (à travers des rencontres, par exemple), face au miroir (en osant des transformations physiques ou vestimentaires) et par les autres (lors d’interactions sociales). Mais l’auteur met également le doigt sur une reconnaissance de soi «dans son propre parcours». Cette dernière «passe par une relecture de ses expériences passées pour leur attribuer un nouveau sens». Dans le cas de Klara, le déclic se produit à la faveur d’un déménagement. Elle se met alors à se demander si ses expériences passées ne feraient pas davantage sens si elle était en réalité une personne trans*.
Ce mémoire apparaît comme un point de départ pour James Alzetta, qui souhaite continuer à développer un modèle complet des différents processus de reconnaissance de soi dans le cadre des transitions de genre. À ses yeux, il est essentiel de proposer des modèles pluriels, accessibles et représentatifs, pour soutenir les personnes en questionnement.
«Non seulement pour les personnes queers, mais aussi pour les personnes qui ne le sont pas»
Au-delà, il y a l’enjeu de sortir d’un «modèle pathologisant» (jusqu’en 2022, l’OMS considérait encore la transidentité comme une maladie) et de redonner l’expertise aux premier·e·x·s concerné·e·x·s. Car les personnes trans* ne sont pas qu’un objet de recherche, elles produisent du savoir pour toute la société. «Ce sont des questions qui, à mon sens, sont vraiment riches, non seulement pour les personnes queers, mais aussi pour les personnes qui ne le sont pas», souligne James Alzetta. Face aux discours TERFs (Trans Exclusionary Radical Feminists) et transphobes de plus en plus envahissants, il est impératif de proposer des ressources, des soins et des représentations qui respectent la diversité des vécus trans* et qui permettent à chacun·e·x de s’affirmer dans son identité propre.
- À lire: James Alzetta, L’émergence du possible dans le cadre des transitions de genre : une étude exploratoire en psychologie socioculturelle, Université de Neuchâtel, 2024. libra.unine.ch
Le Prix Junior Maurice Chalumeau
Chaque année depuis 2020, le Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités de l’Université de Genève distingue un mémoire (évalué dans les universités de Genève, Lausanne ou Neuchâtel, à l’IHEID ou dans les HES·SO/Genève) consacré aux sexualités au sens large. Cet encouragement à la relève et coup de projecteur sur des explorations originales est doté de 2000 francs. À ce jour, le Prix Junior a notamment récompensé des travaux sur les carrières militantes dans le milieu LGBTIQ+ romand (Gaé Colussi, Prix 2023) ou encore sur la place des identités queer dans les espaces de migration tel que le camp de réfugié·e·x·s de Moria, sur l’île de Lesbos (Marc Baumgartner, Prix 2021). Les candidatures pour le prix 2025 sont ouvertes jusqu’au 1er octobre. En savoir plus: unige.ch/cmcss/
