David Bowie: bi or not bi, là n’a jamais été la question

Le chanteur britannique David Bowie est mort il y a tout juste 10 ans. Figure incontournable du rock et ouvertement bisexuel durant ces jeunes années, il a ouvert la voie à de nombreux artistes queers et à la reconnaissance de la fluidité sexuelle.
“Tournez-vous et faites face à l’étrange.” Ce sont peut-être ces paroles tirées du morceau “Changes” en 1972 qui résument le mieux l’œuvre, et la vie, de David Bowie. Né David Jones en 1947, l’artiste britannique révélé au grand public dans les années 1970 a fait de l’expérimentation une valeur cardinale.
En témoignent ses innombrables personnalités scéniques – Major Tom, Ziggy Stardust, Aladdin Sane ou encore Thin White Duc –, ses incursions tout aussi nombreuses dans divers genres musicaux – du glam rock à la musique électronique en passant par la dancepop et la soul – ainsi que ses déclarations concernant sa vie privée, et notamment sa sexualité.
Bisexuel assumé
Alors qu’il est en train de créer le personnage de Ziggy Stardust – un prophète extraterrestre éminemment queer annonçant la venue de Starman pour sauver l’humanité –, qui le rendra célèbre, le jeune marié (il a épousé une femme, Angie, en 1970) qui admettait volontiers avoir passé une grande partie de sa vie à se chercher, et pour qui l’introspection a longtemps été le terreau de son inspiration, fait en 1972 son coming out gay au journaliste Michael Watts, qui l’interviewe pour le magazine Melody Maker: “Je suis gay, je l’ai toujours été.” Et de préciser: “Même quand j’étais David Jones.”
« C’est vrai, je suis bisexuel. Mais je ne peux pas nier m’en être bien servi. »
-David Bowie
La même année, il tente de rassurer un compagnon imaginaire alors qu’il danse avec une femme dans la chanson “John, I’m only dancing”: “‘she turns me on, but don’t get me wrong, I’m only dancing” (“Elle m’allume, mais ne te méprends pas, je ne fais que danser.”) En 1976, David Bowie déclare au magazine Playboy: “C’est vrai, je suis bisexuel. Mais je ne peux pas nier m’en être bien servi. Je suppose que c’est la meilleure chose qui me soit arrivée.”
« Peu importait avec qui ou quoi, du moment que c’était une expérience sexuelle. »
-David Bowie
Ce qu’il développe peu après: “Eh bien, déjà, les filles présument toujours que je suis resté vierge hétérosexuellement, allez savoir pourquoi. Du coup, elles essaient toutes de me faire changer d’avis. (…) À 14 ans, le sexe est soudainement devenu primordial pour moi. Peu importait avec qui ou quoi, du moment que c’était une expérience sexuelle. Alors, j’ai ramené chez moi un beau garçon de ma classe et on a bien baisé sur mon lit, à l’étage. Et voilà. Ma première pensée a été: Si jamais je me retrouve en prison, je saurai comment être heureux.”
Sexualité fluide et déclarations contradictoires
En 1983, David Bowie choque la communauté LGBT en déclarant au magazine Rolling Stone que son coming out bi a été la plus grosse erreur de sa vie. Il met alors en avant sa jeunesse, et son attrait pour l’expérimentation. Une reculade qui passe mal, et que vient aggraver cette interview de 1993, pour le même magazine, où il se décrit comme un “hétéro dans le placard”. Une maladresse éminemment politique, mais qui étonne peu, a posteriori, de la part d’un artiste qui n’a jamais été militant au sens strict.
« Il faut faire son coming out, et être soit l’un, soit l’autre. »
-David Bowie
En 1993, Bowie revient sur le sujet dans une interview donnée à Tony Parsons pour Arena magazine, où sa pensée se révèle plus complexe: “Il y a souvent, chez les gays, une réponse assez limitée envers les personnes qui ont des ambiguïtés concernant leur propre sexualité. Il faut faire son coming out, et être soit l’un, soit l’autre. (…) Aux États-Unis, vers la fin des années 70, je pense que la communauté gay était plutôt hostile à mon égard parce que je ne semblais pas soutenir le mouvement gay. Et ça m’attristait. Parce que j’en étais arrivé à la conclusion que j’étais essentiellement hétérosexuel.”
« Mais ça m’agace quand les gens disent: Oh, mais tu étais gay »
-David Bowie
Et d’ajouter: “Aujourd’hui encore, j’ai du mal à relier ma vie et ma sexualité du début des années septante à ce que je suis devenu… Mais ça m’agace quand les gens disent: Oh, mais tu étais gay, comme si c’était quelque chose de mauvais. Et je réponds: eh bien, qu’est-ce qu’il y a de mal à ça? Même si je ne me considère plus comme gay, ni même bisexuel, il ne faut pas supposer que j’ai pour autant décidé que l’hétérosexualité est bonne et que l’homosexualité est mauvaise. C’est exactement l’inverse de ce que je pense.”
Alors que certains l’accusent d’avoir menti sur sa sexualité au début de sa carrière pour se démarquer, à des fins marketing, et pour faire parler de lui à une époque de libération sexuelle, d’autres voient dans cette déclaration une façon de rassurer son public américain – et peut-être aussi son dernier grand amour, la mannequin Iman, qu’il a épousée l’année précédente – et de prendre ses distances avec la communauté LGBT alors que l’homophobie des années sida bat son plein.
Si l’on accepte de mettre de côté ces différents soupçons, dont nombre de bisexuels font toujours les frais, accusés d’insincérité et de “connivence” avec le monde hétéro, c’est davantage la fluidité sexuelle de l’artiste qui se dessine. Une fluidité avant l’heure, encore mal comprise, qui ne rentrait pas dans les cases et a suivi son évolution naturelle à travers les décennies.
Un artiste libre
En 1995, à peine deux ans après cet interview, David Bowie sort le morceau “Hallo Spaceboy”, comme un nouvel élément de réponse: “And I want to be free, don’t you want to be free? Do you like girls or boys? It’s confusing these days, but Moondust will cover you, cover you” (“Et je veux être libre, tu ne veux pas être libre? Tu aimes les filles ou les garçons? C’est déroutant ces jours-ci, mais la poussière d’étoile te recouvrira, te recouvrira”).
Pour l’artiste, la sexualité est avant tout une terre de liberté, qui est toujours allée de pair avec sa volonté d’explorer les genres. Sur son troisième album studio, The Man who sold the world, en 1970, Bowie apparaît sur la pochette vêtu d’une robe. Il en portera beaucoup tout au long de cette décennie, qui le verra créer le personnage de Ziggy Stardust, à mi-chemin entre l’androgynie préraphaélite de Tilda Swinton et la queerness exacerbée du Dr Frank-N-Furter du Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman, qui ne sera créé qu’en 1975.
« J’ai pleuré, en fait, en écoutant chaque chanson. »
-Lady Gaga
C’est là que réside l’héritage de Bowie, bien plus que dans la vérité de ses désirs. En faisant exploser les carcans de l’époque, en portant “des robes d’hommes” sur scène et à la télévision, en fardant ses paupières et en peignant ses lèvres, il a ouvert la voie à des artistes comme Lady Gaga – après qu’il lui a fait parvenir l’album The Next Day, en 2013, la popstar bi lui écrit: “J’ai pleuré, en fait, en écoutant chaque chanson. Comment sait-il que j’existe? J’ai l’impression que toute ma carrière n’a été qu’une supplique artistique pour que vous me remarquiez” – ou encore Rahim Redcar (connu aussi sous le pseudonyme Christine and the Queens) – qui a repris son tube “Heroes” à Londres lors du All Points East Festival, le 26 mai 2019 – et son opéra pop Redcar et les adorables étoiles.
À travers son coming out et ses choix artistiques, David Bowie a également participé à rendre visibles les identités queers. Les jeunes générations qui, aujourd’hui, se reconnaissent comme fluides ou se déclarent “sans étiquettes”, lui doivent probablement beaucoup plus qu’on ne le pense.
