«Il y avait assez peu de littérature érotique LGBTIQ+»

Résolument inclusive, la nouvelle collection littéraire Prismes cherche à faire émerger les récits des désirs et des plaisirs LGBTIQ+. Son directeur éditorial, Didier Roth-Bettoni, nous en parle.
Les éditions de La Musardine lancent une nouvelle collection littéraire, Prismes, consacrée à l’érotisme queer. Son directeur éditorial n’est autre que Didier Roth-Bettoni, journaliste, auteur, producteur, spécialiste des représentations de l’homosexualité et des identités de genre au cinéma. Il évoque l’origine du projet, à l’occasion de la sortie du premier volume de la collection. Midi Minuit – Sauna, de Lucien Fradin, est un récit aussi sexy que finement écrit, qui livre une plongée subtile dans un sauna et dit beaucoup de l’identité gay, de la solidarité et de la communauté.
Comment est née l’envie de créer cette collection?
Cette idée est née il y a un petit moment déjà. Jusqu’à présent, La Musardine a publié essentiellement de la littérature érotique hétéro, avec de temps en temps des ouvrages gay ou lesbiens. Avec Anne Hautecœur, la directrice de La Musardine, nous nous sommes demandés si ça ne serait pas intéressant de créer un label, une collection LGBTIQ+ pour regrouper ces textes et pour peut-être initier de nouveaux auteur·ices. Et puis, il y a un peu plus d’un an, nous avons regardé le paysage éditorial et nous sommes rendu compte qu’il y a avait finalement assez peu de littérature érotique LGBTIQ+. En outre, j’ai fait le constat qu’au sein de notre communauté, les questions de sexualité, qui avaient initialement motivé mon militantisme, étaient un peu passées au second plan, derrière celles liées aux identités. Évidemment sans remettre en cause la validité des questionnements et du militantisme queer d’aujourd’hui, j’ai eu envie d’essayer de montrer comment les sexualités LGBTQI+ existent au sein de cette communauté reconfigurée.
Cela repose, j’imagine, sur une volonté de donner la parole à des auteur·ice·x·s de tous âges et issu·e·x·s du spectre entier de la communauté LGBTIQ+…
Exactement. Avec Prismes, nous désirons montrer comment des personnes qui se situent à des points différents de la communauté, en termes d’âges et en termes d’identité, peuvent parler aujourd’hui des désirs et des sexualités LGBTIQ+ avec toutes les variations possibles. À ce titre, le texte de Lucien (Fradin, ndlr.) est intéressant, parce qu’il pose différents enjeux politiques et communautaires au-delà des questions érotiques. Ce qui devrait être le deuxième texte, à paraître début 2025, s’annonce comme beaucoup plus queer. Et le troisième relèvera davantage du roman gay traditionnel. Nous avons vraiment cette volonté de proposer des approches extrêmement différenciées.
Tu avais lancé un appel à textes sur tes réseaux sociaux. Est-ce que tu as eu beaucoup de réponses?
Oui, j’ai eu un certain nombre de réponses. J’espère qu’une fois la collection lancée, elle attirera de nouveaux auteurs et de nouvelles autrices. Je conçois bien qu’aujourd’hui, il peut y avoir quelques réticences de la part d’auteur·ice·x·s LGBTIQ + d’aller dans une maison d’édition comme La Musardine, qui est toujours identifiée comme très hétéro, alors même que depuis qu’Anne en a pris la direction, les choses ont beaucoup évolué avec des thématiques beaucoup plus féministes et plus modernes.
Tu parlais d’un repli des questions de sexualité au profit des questions d’identité chez les plus jeunes d’entre nous. Cela se ressent dans les propositions littéraires que tu as reçues?
C’est vrai que je n’ai pas souvenir d’avoir reçu des textes ou des propositions de personnes de moins de 30 ans. Mais je pense que, lorsqu’elle aborde ces questions de sexualité, cette génération se tourne vers d’autres formes que la forme romanesque, comme la poésie, le théâtre, la bande dessinée ou encore l’essai. Or, pour le moment, nous recherchons plutôt de la fiction, de l’auto-fiction ou des nouvelles.
En elle-même, la fiction offre une énorme palette de possibilités… Comment trouver une unité dans tout cela?
Nous avons prévu de sortir quatre ou cinq titres par an en essayant d’alterner les genres (à tous points de vue), d’alterner des romans gay, des romans lesbiens, des romans queer, d’alterner aussi les approches de la sexualité, des pratiques. Cela va être un jeu d’équilibre de faire en sorte qu’un texte soit très différent dans le fond et dans la forme de celui qui l’a précédé et très différent de celui qui le suivra tout en donnant le sentiment que d’une vraie collection. Je crois que le graphisme très fort va servir vraiment à créer une unité, une cohésion dans cette collection .
Est-ce que tu peux nous parler de la genèse du texte de Lucien Fradin, Midi Minuit – Sauna qui inaugure la collectionne et donne le ton?
C’est moi qui lui ai commandé ce texte, parce que j’avais beaucoup aimé son Portraits détaillés. Dans ce livre, il y a un chapitre sur le sauna et je lui ai proposé de développer cette thématique de manière plus conséquente. Il a accepté. Ce qui nous a plu dans son texte, et qui est une volonté pour la collection, c’est que ce n’est pas de l’érotisme pour de l’érotisme, pas juste un roman masturbatoire. Si les gens qui ont envie de se branler dessus, ce n’est pas du tout un problème mais je n’ai pas envie que ce soit uniquement ça. Je souhaite que les ouvrages de la collection portent aussi un regard sur nos communautés, sur nos modes de vie, sur ce qui nous constitue.
Le tout sans oublier la qualité littéraire…
Absolument ! Nous avons appelé Prismes «collection de littérature érotique» et les deux mots sont très importants. Je tiens vraiment à ce que les textes soient des textes de littérature, qu’ils aient de réelles qualités littéraires.