Relire l’histoire coloniale à travers la peinture queer de Kent Monkman

Loin de la scène culturelle romande, l’exposition de Kent Monkman s’impose comme un coup de cœur impossible à oublier de Montréal. À travers des peintures monumentale, queer et bispirituelle, l’artiste réouvre les récits coloniaux et relie l’histoire aux violences bien actuelles. Une œuvre qui hante et qui déplace durablement le regard.
Le travail de Kent Monkman ne se contente pas d’impressionner sur le moment. Il s’installe. Les images reviennent sans prévenir, longtemps après avoir quitté l’exposition. Des scènes trop belles pour être confortables, trop chargées pour être oubliées.
Kent Monkman s’empare des codes de la peinture d’histoire — grands formats, compositions dramatiques, références classiques — pour mieux les faire dérailler. Là où ces images ont longtemps raconté une version lisse et victorieuse du passé, il introduit des corps queer, bispirituels, désirants, vulnérables. Des corps qui regardent, qui occupent l’espace, qui refusent d’être décoratifs ou silencieux.
Ce qui reste aussi, c’est cette capacité à tenir ensemble des choses que l’on sépare souvent: la violence et la tendresse, la colère et l’humour, le deuil et le plaisir. Rien n’est figé. Le regard hésite, circule, revient. Et c’est précisément ce trouble qui persiste. Les œuvres de Monkman ne cherchent pas à expliquer l’histoire, elles la rouvre.
Une histoire qui ne passe pas
Si le travail de Monkman marque autant, c’est aussi parce qu’il rappelle une chose essentielle: la colonisation n’est pas un événement du passé, mais une structure toujours active. Ses tableaux convoquent l’histoire longue des peuples autochtones d’Amérique du Nord — spoliation des terres, traités jamais respectés, génocides culturels, pensionnats, violences institutionnelles — sans jamais la figer dans un récit commémoratif ou muséal.

- Kent Monkman (1965-), Miss Amérique, 2012. MBAM, don de Jacques et Céline Lamarre. © et avec l’aimable concours de Kent Monkman
Il détourne les images qui ont façonné l’imaginaire colonial: paysages prétendument vierges, corps autochtones figés, scènes héroïques peintes par et pour les vainqueurs. Il les retourne pour y faire apparaître ce qu’elles ont effacé: la violence, bien sûr, mais aussi la vie, le désir, la résistance. L’histoire cesse d’être lointaine. Elle devient frontale.
Et puis il y a les échos contemporains. Derrière certaines scènes, on reconnaît des luttes bien réelles : la défense des terres et de l’eau, les mobilisations contre les pipelines, les violences policières, les corps autochtones surveillés, contrôlés, rendus vulnérables par l’État. Kent Monkman relie les massacres d’hier aux brutalités d’aujourd’hui, sans slogans ni surlignage. Il montre une continuité. Le passé n’a jamais vraiment cessé.
Miss Chief, figure qui dérange et libère
Au centre de son œuvre apparaît Miss Chief Eagle Testickle. Une présence récurrente, impossible à ignorer. Alter ego flamboyant, personnage camp et bispirituel, elle traverse les tableaux comme on traverse l’histoire: sans demander la permission.

- Kent Monkman (1965-), Un dimanche au parc, 2010. Collection Belinda Stronach. © and image courtesy Kent Monkman
Miss Chief ne vient ni expliquer ni représenter. Elle perturbe. Elle s’invite dans des scènes historiques, renverse les rapports de pouvoir, joue avec les codes du genre, du désir et de la domination. Elle regarde le·a spectateur·ice·x droit dans les yeux, parfois avec ironie, parfois avec une douceur inattendue.

- Kent Monkman (1965-), Un dimanche au parc, 2010. Collection Belinda Stronach. © and image courtesy Kent Monkman
Ce qui dérange, c’est qu’elle refuse toute place assignée. Ni victime ni figure sage, Miss Chief occupe l’espace avec une liberté totale. Elle incarne une reprise de contrôle du récit, un déplacement du regard colonial, un rappel que les identités queer et bispirituelles n’ont jamais été absentes — elles ont été effacées.
Le corps comme territoire politique
Chez Kent Monkman, le corps n’est jamais un simple sujet. Il est un lieu. Un espace de tension, de mémoire et de résistance. Les corps qu’il peint sont souvent nus, exposés, traversés par le désir autant que par la violence. Et pourtant, ils ne sont jamais passifs. Ils occupent l’espace avec assurance, rappelant que le corps a toujours été un champ de bataille et qu’il peut aussi devenir un lieu de reprise de pouvoir.

- Kent Monkman (1965-), Saturnales, 2017. Collection Alfredo et Moira Romano. © and image courtesy Kent Monkman
La nudité n’a ici rien de décoratif. Elle parle de vulnérabilité, de fierté, de survie. Elle rappelle que les corps autochtones et queer ont été contrôlés, disciplinés, effacés, sexualisés à sens unique. En les représentant dans toute leur complexité, Kent Monkman refuse toute lecture simplifiée. Il ne provoque pas: il rend visible.
Ce qui frappe, enfin, c’est la manière dont ces corps regardent en retour. Ils ne se laissent pas consommer. Ils imposent une présence, une frontalité. Regarder devient un acte engagé.
Beauté, inconfort et plaisir du regard
Le travail de Kent Monkman se tient sur une ligne fragile: attirer et déranger en même temps. Ses tableaux sont beaux, indéniablement. On entre par le plaisir visuel, presque sans méfiance. Et puis quelque chose résiste. Une scène trop chargée, un détail qui trouble, un corps qui refuse d’être regardé tranquillement.
Cet inconfort ne détruit pas la beauté, il la rend plus complexe. Le regard n’est plus passif. On ne sait pas toujours s’il faut admirer, sourire ou détourner les yeux. Kent Monkman ne piège pas l’audience: il l’implique. Il rappelle que le plaisir du regard n’est jamais innocent, surtout quand il s’est construit sur l’effacement et la domination.
