Resterons-nous ami·e·x si je deviens sobre?

Arrêter de boire, ce n’est pas arrêter de faire la fête. C’est accepter de voir quelles relations tiennent encore sans la béquille qu’est l’alcool. Être sobre, dans nos cercles sociaux, ça change quoi? Et surtout: qui sont les ami·e·x qui restent?
La question ne m’est pas venue en soirée, ni soufflée par l’haleine sobre de l’ami qui fait « dry January ».
Elle m’est tombée dessus en me faisant tester au checkpoint, entre deux questions banales. «À quelle fréquence consommez-vous de l’alcool?»
Socialement. Uniquement.
Sauf que dans mes cercles — et parce que mon travail est culturel — social rime avec arrosé. Donc fréquent.
Boire n’est pas un excès, c’est une norme. Une politesse. Une façon de dire “je suis des vôtres”.
Alors quand j’ai commencé à me demander ce qui se passerait si j’arrêtais, ce n’est pas ma santé qui m’a fait peur.
C’est mes relations.
La géographie des soirées change
J’ai déjà vécu une première version de cette mise à l’écart. J’ai arrêté les drogues il y a trois ans. En soirée, la géographie change. Il y a celleux qui s’éclipsent aux toilettes, et toi qui restes dehors. Les moments de complicité se passent sans toi, derrière quatre cloisons, pendant que tu essaies de combler tant bien que mal le trou que ça a créé sur le dancefloor.
Très vite, tu deviens “la personne qui ne prend pas”. C’est ok. On ne te propose plus. Mais il y a aussi des gens que tu vois moins. Des discussions qui ne te cherchent plus. Et avec le recul, tant mieux: refaire son monde complètement défoncé pour le retrouver intact le lendemain, on connaît ce film. Et je n’aime pas la fin.
Mais l’alcool, c’est plus violent parce que c’est plus doux.
Un verre suffit. Juste un.
Pour moi, introverti, ça déverrouille quelque chose. La parole circule mieux. Le rire sort plus vite. Je deviens socialement lisible. Aimable. Adapté.
Alors si j’arrête, qu’est-ce qui reste?
Moi, sobre. Calme. Peut-être un peu en retrait.
Est-ce que ça suffit aux autres?
L’alcool, cette béquille acceptable
J’ai posé la question à Fifi, sobre depuis des années. Je ne l’avais pas vue depuis quelques mois… déjà un indice? Elle m’a dit que certaines amitiés avaient disparu. Pas dans le fracas. Juste parce qu’une fois l’alcool retiré, il n’y avait plus de colle.
Et puis elle m’a dit autre chose: que celleux qui étaient resté·e·x l’avaient fait pour elle, pas pour sa version désinhibée. Que la sobriété n’avait pas rendu sa vie plus petite, mais plus claire. Moins peuplée, peut-être, mais plus juste.
Resterons-nous ami·e·x si je deviens sobre?
Pas touxtes. Et c’est ça qui fait peur.
Parce que l’alcool ne sert pas qu’à faire la fête: il sert à maintenir des liens qui tiendraient mal sans lui.
Arrêter de boire, ce n’est pas devenir foncièrement relou.
C’est accepter de voir quelles relations tiennent debout sans béquilles.
Et ça, c’est une gueule de bois qu’on est beaucoup à préférer éviter.
