La presse queer vouée à disparaître?

Ce n'est pas un hasard si la presse queer disparaît aujourd'hui. Elle s’épuise dans un écosystème qui privilégie la vitesse, l’édulcoration et la performance. Elle ne se bat pas à armes égales, privée des moyens, de la visibilité et de la protection dont bénéficient les médias dominants. Entre algorithmes, censure, intelligence artificielle et fragmentation des communautés, produire une pensée queer critique relève à nouveau de la résistance.
Vraiment? La presse queer vouée à disparaître?
On peut le dire frontalement, sans s’excuser. On peut parler là de clickbait (ndlr: piège à clics), parce que c’est devenu une condition de survie.
Des titres toujours plus accrocheurs, plus frontaux, parfois volontairement ambigus, parce que l’attention est désormais le gagne-pain. Et même si cet article a été pensé avec un soupçon de clickbait assumé, le fond, lui, est bien réel.
Produire pour les plateformes
Si la presse queer doit se transformer, muter vers le numérique, elle se fracasse de plein fouet contre le flot incessant de contenus surconsommés par des scrolleureusexs fatigué·e·x·s. Des contenus vus, likés, partagés parfois.
On ne lit plus vraiment des articles: on les survole, on les consomme comme des snacks, on les oublie aussitôt.
Dans ce cercle absurde, on finit par travailler davantage pour Instagram, pour son algorithme, que pour le média lui-même. Pour ses règles opaques, mouvantes, punitives. Le texte devient un outil de visibilité plus qu’un espace de pensée.
Quand les mots queer deviennent indésirables
À cela s’ajoute une censure de plus en plus explicite. Des mots pourtant centraux à nos réalités — sexualité, genre, corps, luttes — sont bannis, masqués, déréférencés.
Quand même le terme cisgenre devient problématique sur certaines plateformes — sur Twitter (ndlr: que je ne me résoudrai jamais à appeler X) depuis sa reprise par Elon Musk — le message est limpide: certaines existences restent tolérées à condition d’être édulcorées, désexualisées, dépolitisées.
Google, le SEO et la fin d’une porte d’entrée durable
Pendant longtemps, il existait encore une autre voie pour atteindre des lecteur·ice·x·s: les moteurs de recherche (ndlr: type Google). Les recherches organiques, le SEO. Elle permettait à des articles de fond, exigeants, minoritaires, de trouver leur public sur la durée, sans dépendre d’un pic de visibilité à leur sortie.
Mais Google intègre désormais des réponses générées par l’IA. Des phrases, des idées, des analyses sont pompées puis recrachées directement dans un encadré résumé. L’information est utilisée par l’IA, sans jamais que l’utilisateur·ice·x·s passe par le site du média. Sans clic. Sans lecture. Sans reconnaissance du travail éditorial.
Une presse indépendante qui ne se bat pas à armes égales
Si toute la presse est touchée, la presse indépendante et en première ligne c’est la presse queer qui encaisse plus violemment. Pas les mêmes moyens financiers. Pas la même force de frappe. Pas la même capacité à absorber les crises.
Et pourtant, c’est elle qui produit les nuances. Les angles minoritaires. Les récits complexes. Ceux que personne d’autre ne prend le temps ou le risque de produire.
Écrire dans une communauté fragmentée
À cette fragilité structurelle s’ajoute une autre difficulté, plus intime: produire du contenu pour une communauté de plus en plus fragmentée. La communauté LGBTIQ+ s’est individualisée, parfois désunie. Les luttes se juxtaposent plus qu’elles ne se rencontrent. Les espaces communs se raréfient. Écrire aujourd’hui, c’est souvent écrire pour des publics éclatés, fatigués, parfois méfiants.
La presse queer ne se contente pas de raconter: elle tente encore de relier. Et relier, aujourd’hui, demande une énergie immense.
Résister autrement: muter sans disparaître
C’est là tout le paradoxe: au moment où l’information se simplifie, se neutralise, se résume, la presse queer reste essentielle.
Mais elle évolue dans un écosystème qui rend presque impossible ce qu’elle fait le mieux: penser lentement, écrire depuis les marges, refuser de parler la langue des plateformes.
Et pourtant, elle est encore là.
Elle résiste autrement. Par la production de leurs propres plateformes, des newsletters indépendantes, des podcasts auto-produits, des objets imprimés pensés comme des archives, des événements, des communautés réelles. Ce ne sont pas des solutions miracles. Ce sont des stratégies de survie.
La presse queer ne disparaît pas.
Elle encaisse. Elle fatigue. Elle se transforme.
Et tant qu’il y aura des corps qui dérangent, des récits qui débordent et des voix qu’on essaie de faire taire, quelqu’unex continuera d’écrire.
On reste là.
Aujourd’hui encore et pour toujours rester c’est résister.
