Ruby Faure: Repenser les sexualités par le BDSM

Depuis mi-novembre, le Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités de l’Université de Genève (CMCSS) accueille en résidence Ruby Faure, qui mobilise les collections du CMCSS pour proposer une lecture queer/trans de l’histoire du BDSM au tournant du 19ème et du 20ème siècle. En parallèle de ses recherches, iel co-organise le BDSM studies LAB avec Constance Brosse, une programmation étoffée autour des BDSM Studies dont la journée d’études du jeudi 11 décembre marquera la clôture et l’occasion d’une restitution de ses recherches.
Penser à partir du BDSM pourrait-il nous permettre de bousculer les approches binaires et essentialistes de la sexualité? C’est l’une des hypothèses qu’explore Ruby Faure, docteur·e en philosophie et enseignant·e à Paris 8 et à la HEAD, spécialisé·e dans les études queer/trans et l’épistémologie de la sexualité.
Accueilli·e au sein du CMCSS dans le cadre de son programme de résidence, Ruby Faure a pu explorer l’étendue de ses collections sur ce qui était à leur époque de leur production dénommé “perversions”, c’est-à-dire toute pratique sexuelle considérée comme déviante vis-à-vis des normes dominantes, catégorisée comme “anormale”, par les psychiatres.
A l’occasion du BDSM studies LAB, nous nous sommes entretenu·e·x·s avec ellui ainsi qu’avec Camille Yassine, bibliothécaire spécialiste en sciences des sexualités et coordinatrice du pôle bibliothèque du CMCSS en charge de la collection «Michel Froidevaux» qui comprend plus de 50’000 imprimés liés aux sexualités.
L’occasion d’évoquer les enjeux de catégorisation qui se posent autant en science des sexualités qu’en indexation documentaire, ainsi que les perspectives ouvertes par les recherches de Ruby Faure.
Réfléchir par les kinks pour ouvrir la recherche sur les sexualités
Dans son ouvrage majeur de la théorie queer, Épistémologie du placard (1990), Eve Kosofsky Sedgwick fait remarquer comment la binarité homo/hétérosexuel s’est imposée en Occident faisant oublier une multiplicité d’autres manières de penser la diversité des sexualités.
Partant de cette thèse, Ruby Faure s’intéresse aux “autres perversions” qui font l’objet des recherches sexologiques au même moment que l’homosexualité, notamment les célèbres “sadisme”, “masochisme”, “fétichisme” mais également des perversions moins connues comme l’”ondinisme”, l’”infantilisme” ou encore la passion pour la “flagellation”. “Les études BDSM contemporaines entretiennent une sorte de filiation queer avec ces ancêtres nommées “perversions” qui font l’objet d’une large attention médiatique mais aussi scientifique et épistémologique au début du 20ème-fin 19ème ». Pour ellui, « mener l’enquête sur la sexualité à partir de cette histoire des “autres” perversions permet de résister à la réduction de la sexualité à cette question d’orientation sexuelle ».
« En se penchant sur la littérature sexologique et psychanalytique abondante au CMCSS, on se rend compte que l’homosexualité n’était qu’une des manières possibles de dévier de sa sexualité et de son genre assigné. Ça se voit assez clairement avec des traités où il y a un chapitre dédié à “l’inversion” et tout le reste va concerner une multiplicité proliférante d’autres perversions”.
De là découle son approche, qui se propose d’«essayer de ne pas seulement penser à partir de la question d’avec qui les gens vont avoir de la sexualité, mais par un tas d’autres variables : les odeurs, les lieux, les zones érogènes, les types de pratiques, les sensations physiques mais aussi les fantasmes et le travail de l’imaginaire, tout ce qui peut permettre d’accéder au plaisir. »
Le BDSM comme déplacement du regard du genre et de l’orientation sexuelle
En lisant les écrits de personnes trans qui pratiquent le BDSM notamment aux Etats-Unis dans les années 90, on se rend compte de possibles affinités entre l’histoire queer/trans et l’histoire du BDSM. Ruby Faure évoque la pratique du fist, qui « déplace cette centralité transphobe sur les génitaux » et a pu permettre à de nombreux·ses hommes trans d’être inclus dans le milieu gay, mais aussi à des femmes trans de prendre leur place dans les milieux lesbiens kinky où les pratiques de pénétration avec la main ou des objets étaient courants.
« Si l’on regarde l’histoire de la sexualité par le fist, on se rend compte qu’on est centrées sur des questions de mains, de culs, de connexion, de lubrification, de rythme des corps, de connaissances anatomiques, et que finalement la question de l’orientation sexuelle ou des organes génitaux ne sont peut-être plus les coordonnées principales. »
Déstabiliser les manières de penser au passé et les catégories qui en découlent
S’attachant dans son travail à « réhistoriciser les catégories sexuelles européennes pour montrer qu’elles ne sont pas essentiellement présentes de tout temps, qu’elles ont été l’objet de nombreuses batailles et qu’elles ne sont pas nécessairement synonymes de progrès », Ruby Faure porte une attention particulière à « montrer ce qui ont été les effets de normalisation et de violence qui sont aussi au cœur de l’émergence de ces catégories sexuelles. »
« Les critiques décoloniales défendent que l’imposition des catégories de la sexualité occidentale à l’extérieur de l’Europe constituent une forme de violence coloniale. Depuis ma place de personne queer/trans blanche, il me semble important d’être responsable de cette interpellation en remettant également la race au centre de l’histoire de la sexualité blanche européenne. C’est tout l’enjeu de ma thèse où je retrace la problématisation du paradoxe des “perversions civilisées” dans la sexologie européenne. Si d’une part les logiques eugénistes et raciales ont joué un rôle fondamental dans la traque aux “anormaux·ales” du genre et de la sexualité, ces mêmes perversions sont également souvent mises en regard des sexualités des populations non européennes et colonisées, qui ont pu être assignées dans leur ensemble à des formes de monstruosité et d’animalité. Les “pervers·e·s” en Europe sont donc situé·e·x·s dans une sorte de zone liminale sexo-raciale, aux frontières des normes sexuelles dites civilisées. »
Une approche par la catégorisation qui structure notre méthode d’archivage et d’indexation documentaire
Afin de faciliter la recherche de documents, les bibliothécaires effectuent un long travail d’indexation, c’est-à-dire de description de ce dont parle le document via des mots clés. Ces mots clés sont ensuite renvoyés à un terme particulier dit terme chapeau ou retenu, qui apparaît ensuite sur le catalogue. La structure gérant ce langage d’indexation pour la majeure partie des bibliothèques publiques et universitaires dans les pays européens francophones est le centre Rameau, géré par la Bibliothèque nationale de France.
Pour Camille Yassine, ce système « pose des questions éthiques car il y a parfois des rapprochements qui sont faits, des considérations que tel mot est synonyme d’un autre, qui, concernant les sexualités, posent de gros problèmes. »
Le CMCSS doit ainsi déposer des dossiers au centre Rameau pour faire changer certains termes, ou en inventer d’autres qui sont pour le moment absents du répertoire. Au-delà des problèmes pratiques que pose ce système, Camille Yassine esquisse une réflexion plus vaste recoupant les recherches de Ruby Faure : « Est-ce vraiment une bonne chose de catégoriser des groupes de personnes ? »
A défaut de pouvoir complètement réformer le système d’indexation documentaire qui a des conséquences directes sur notre appréhension des savoirs sur les sexualités et la construction de nouveaux, le CMCSS essaie de co-penser les termes qui le composent : « on ne veut pas être en vase clos, on a besoin des chercheureuses et des personnes concernées pour faire en sorte qu’il y ait une forme d’auto-détermination dans les termes qui sont choisis. »
Le BDSM studies LAB
Les avancées de la recherche menée par Ruby Faure au CMCSS à l’occasion de sa résidence seront présentées le 11 décembre prochain à l’occasion de la journée d’études, lors de laquelle il sera également possible de visiter les collections. Co-organisée avec Constance Brosse qui travaille également sur la question du BDSM dans ses pratiques documentaires et artistiques, l’événement conjugue mondes universitaires, associatifs et militants autour d’ateliers de recherche, de conférences et de projections de courts-métrages.
Seront notamment présent·es en ligne Vi Johnson, libraire de la Carter Johnson Library, centre d’archives BDSM étatsunienne et sur place Jay Szpilka, chercheuse sur l’histoire trans et BDSM et Elorri Harriet, en thèse à l’UNIGE sur les personnes trans qui font du travail du sexe en Suisse, ainsi que Constance Brosse qui présentera son nouveau son documentaire en cours de production sur les communautés lesbiennes BDSM.
Pour Ruby Faure, cet événement s’inscrit dans une volonté de faire exister les questions de sexualité dans les études trans, qui sont souvent mises de côté par peur de la stigmatisation. « Créer un espace où ça peut être possible de parler des érotiques, des désirs, des plaisirs, des pratiques sexuelles des personnes trans y compris quand elles sont considérées comme non-normatives dans le cadre des kinks, pour moi c’est vraiment quelque chose d’important qui ne se fait pas beaucoup. »
« L’idée d’avoir cet espace un peu protégé, c’est de se dire qu’on peut quand même parler de ces choses-là. Pour moi c’est important de pouvoir aborder les questions complexes qui traversent nos corps et nos existences, car on est souvent pris·e·x·s en étau entre des postures caricaturales dans les débats publics, où l’on est soit dans des revendications de lutte et de fierté, soit dans des positions de souffrance, victimes des systèmes d’oppression. »
BDSM studies LAB.
Le jeudi 11 décembre 2025 aura lieu la journée d’études où il sera possible de visiter les collections du CMCSS et d’assister aux conférences de Ruby Faure, Elorri Harriet, Constance Brosse, Jay Szpilka et Vi Johnson entre 10h et 18h au Campus Battelle, Bât. A, Auditoire RDC, Rte de Drize 7, 1227 Carouge.
Cette journée sera suivie par deux projections de courts-métrages (Kink Queer Marseille et Cocktail) ainsi qu’une discussion avec leurs réalisatrices (Gráinne Donohue, Amélie Cabocel, Marty et So) au cinéma Spoutnik à 20h30. Entrée libre.
Le BDSM studies LAB est organisé avec le soutien du CMCSS, de la HEAD-Genève et de Lestime.
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