Photo Meloe Gennai/Instagram @meloe_ayaan

Comme un être de liberté

Son prénom est un mélange entre mélodie et mélopée. Meloe Gennai est un poète avant tout. Dans ses textes comme dans sa vie, il défend le droit du monde à être multiple, loin des étiquettes.

Entouré de quatre sœurs, Meloe grandit dans une large famille. D’origine jamaïcaine, anglaise, italienne et suisse, la culture multiple fait de son environnement une source riche qui nourrit ses questionnements et le place en dehors des schémas classiques. «Ma famille étant métissée, nous avions de nombreux livres d’auteurs africains-américains et de la culture noire francophone, sur les questions d’identité. Je me sentais aussi comme ça, différent des autres. Ces auteurs m’ont vraiment aidé à me construire.» Meloe sait en effet depuis longtemps que le monde ne le regarde pas comme il se voit. Celui-ci le sépare malgré lui de sa réalité. «Enfant, je ne me disais pas, je suis un garçon, je me disais, je suis avec mes potes. Alors quand on me demandait d’aller faire de la couture, je ne comprenais pas. Je refusais cette autorité, parce que je ne comprenais pas pourquoi je ne pouvais pas moi aussi fabriquer des épées avec mes amis.»

Abri à intempéries
Sa rébellion contre un système qui lui semble manquer de logique et d’humanité lui vaut des renvois de l’école et des difficultés scolaires jusqu’à son entrée au collège. Sa manière d’être est rabrouée dans son entourage, et il subit des agressions dans l’espace privé et public. L’identité trans* est une forme de marginalisation qui intersectionne avec d’autres oppressions. Il lutte pour survivre et pour vivre, et l’écriture lui permet de s’ancrer autant que de poser sa réalité – véritable abri à intempéries. «J’ai commencé à écrire vers 10 ans, parce qu’il m’est arrivé tant de choses trashs, que je me suis dit que ça devait être dans ma tête. On m’a traité de chien d’arabe, on m’a frappé… Donc, chaque fois qu’il m’arrivait un truc horrible, j’écrivais comme pour être sûr que je ne l’avais pas rêvé.» Il tient d’abord un journal intime avant d’écrire une première histoire à 12 ans à l’arrivée dans sa nouvelle école publique, sur le groupe de filles qui spontanément l’intègre. L’écriture ne le quittera plus.

«La vraie richesse, la vraie expérience naît de la diversité, de ce qui est autre, autrement dit, de ce qui est»

Et c’est précisément la spontanéité naturelle de son inspiration qui l’anime comme une mélodie intérieure qui chante le monde qu’il rêve de pratiquer. «Mon inspiration est une collection d’élans spontanés. Je viens d’une famille de musiciens, et si j’ai joué de plusieurs instruments, enfant, ce n’est qu’avec la poésie que j’ai pu aller au bout de ma créativité. Du coup, elle intègre un peu tout. Elle est rythmique, musicale et pleine d’images. Un peu synesthète, comme moi. Elle rassemble plein de choses dans un moment et parle je pense beaucoup de projections. Je sens les prémisses d’un événement qui va se produire, parce qu’elles crient, elles sont là. Les mots me permettent de l’ancrer, de le rendre réel.»

Tradition orale
Ses textes se vivent, se disent, comme dans la tradition orale du partage, loin des diktats d’une culture trop élitiste. Meloe doit beaucoup à son héritage. C’est cette connexion plus réelle à l’essence des choses qui lui a permis de se réaliser. «La colonisation du monde a commencé par celle des Européens par eux-mêmes, des esprits, de l’effacement de la capacité à se connecter à leur environnement. On a créé des codes, des règles pour imposer un régime qui allait avec des croyances données. Pour moi, la vraie richesse, la vraie expérience naît de la diversité, de ce qui est autre, autrement dit, de ce qui est.» C’est aussi pour cela que sa transition est libératrice, malgré la perte, les obstacles administratifs et sociaux que rencontrent toutes les personnes trans*; une situation qui précarise tout type de personne dont la situation est invisiblilisée et à qui on ne donne pas la parole.

Sa transition se fait naturellement, loin de la douleur. S’il perd certains membres de sa famille et des amis, d’autres le soutiennent et l’accompagnent. Il attend toutefois d’être adulte pour s’approprier sa propre image de lui-même. «Quand on est un être dans l’enfance et un être dans l’adolescence, on peut refouler le monde des adultes et dire que c’est n’importe quoi. Mais avec le temps, on devient de plus en plus perméable, on doit travailler, etc. Un jour, j’ai simplement compris qu’il fallait que je change, que c’était beaucoup trop fatiguant de faire la fille, de vivre cette vie contre le mouvement naturel de ce que j’étais alors que je pouvais simplement être.» Aujourd’hui, avec deux bachelors et un master en poche, il s’engage par les mots dans ses poèmes comme par les actes au sein de différentes associations. Il lutte pour une plus grande reconnaissance de la communauté trans* et non binaire, tant dans les processus de décision qui la concerne que dans la considération de ce qu’elle est en essence. Avec le rêve au cœur qu’un jour peut-être le mot trans* lui-même n’ait plus besoin d’exister, car ce jour-là, chacun.e sera reçu.e dans son intégralité.

Espoirs
Tout cela était tout à fait
Sirupeux
Et mes ailes étaient engluées
J’ai alors pensé à me les laver
Pour pouvoir au moins en boire les conséquences.

» Meloe Gennai «Temps, intempérie, tempérament» Ed. des Sables.

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