2016: le début de l’individualisme queer ?

À force de célébrer certaines victoires comme des aboutissements, la communauté queer a peut-être perdu de vue ce qui faisait sa force collective. Derrière la nostalgie du «retour en 2016», se cache une période charnière où reconnaissance légale, fragmentation des luttes et montée de l’individualisme ont commencé à redessiner les contours du militantisme queer.
Sur TikTok, la tendance «Retour en 2016» rejoue une époque fantasmée, supposément plus douce, plus stable, plus optimiste. Mais pour les personnes queer, 2016 ne marque pas tant un âge d’or qu’un moment charnière: celui où une certaine idée du progrès a commencé à se fissurer.
Quand l’égalité semble suffisante
Aux États-Unis, le mariage pour touxtes venait tout juste d’être légalisé dans l’ensemble du pays. Une victoire queer historique, célébrée comme l’aboutissement d’un combat de décennies. En France, cela faisait déjà trois ans que la loi était passée. En Suisse, en revanche, on en était encore loin — rappel que le progrès n’a jamais été simultané ni universel et qu’il avance lentement.
Cette période a nourri une illusion: celle que l’égalité était désormais acquise ou bientôt acquise. Que le plus dur était derrière nous.
Or, pendant que certaines parties de la communauté LGBTIQ+ accédaient enfin à une reconnaissance institutionnelle, d’autres restaient reléguées au second plan. Les droits des personnes trans, non binaires et intersexes étaient peu médiatisés, peu défendus politiquement, souvent renvoyés à plus tard, classés comme des «sujets complexes». Comme si l’égalité pouvait se vivre par priorités. Comme si certain·e·x·s pouvaient attendre.
2016, une nostalgie trompeuse
2016, c’est aussi l’année de l’élection de Donald Trump. Un tournant brutal, qui a rappelé que les droits ne sont jamais définitivement acquis. Il faudra encore attendre encore deux ans pour voir émerger le mouvement MeToo, mettant fin à une certaine innocence politique, y compris dans les milieux progressistes.
C’est peut-être à ce moment-là que la communauté LGBT a commencé à se diviser. Une fois l’accès au mariage obtenu, de nombreux hommes gays et femmes lesbiennes ont quitté le navire militant. Comme si l’objectif était atteint. Se marier, consommer, rentrer dans le rang. Comme si l’intégration à l’hétéronormativité suffisait, et que les autres luttes pouvaient être mises en pause.
Une communauté fragmentées par les algorithmes
Dans le même temps, les algorithmes ont accentué cette fragmentation. Ils nous ont rangé·e·x·s, trié·e·x·s, enfermé·e·x·s dans des récits sur mesure, individualisant les expériences et affaiblissant le sentiment de communauté. On finit par ne voir, individuellement, qu’un seul type de corps, un seul type de récit. Les réalités des allié·e·x·s, des femmes lesbiennes, des personnes trans, non binaires ou précaires disparaissent du champ de vision. Jusqu’au jour où leurs droits sont attaqués pendant que l’on regarde touxtes nos feeds personnalisés.
La question dérange, mais elle mérite d’être posée:
tout ce combat, c’était seulement pour se marier?
2016 n’était pas la fin des luttes d’une communauté.
2026 c’est peut-être le début du combat contre l’individualisme.
