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Faut-il appeler ça du grooming ?

Faut-il appeler ça du grooming ?
©Harvey Robinson

C’était une romance digne de Call Me By Your Name: une histoire homosexuelle à la fois interdite et fondatrice, entre découverte de soi et vertige du désir. Mais quand on retire le filtre romantique, il ne reste qu’un déséquilibre: un adolescent de dix-sept ans et un homme de vingt-huit. Dans cette chronique, Dan Nieders revisite cette relation à la lumière d’un mot qu’on n’osait pas encore prononcer: grooming.

À 17 ans, j’avais deux vies.
Celle du Jura bernois, grise, timide, où j’étais l’apprenti modèle et le fils qui rentre à l’heure. Et celle des nuits de Lausannoise, rue de Bourg 43, dans cette boîte qui s’appelait le 43&10. Une caverne queer où la lumière n’éclairait jamais vraiment, où la musique te faisait oublier d’où tu venais.

On y arrivait tard, avec mon amie d’enfance, grâce à nos abonnements Voie 7 — le passe magique des ados fauchés. Le train partait après 19h, on ne payait rien, et à 4h43, on reprenait le premier convoi pour redevenir des enfants sages. Cendrillon avait ses carrosses, nous on avait les CFF. (ndlr: Chemin de Fer Fédéraux)

La mèche lisse, le mensonge et le SMS

C’est là que je l’ai rencontré.
Un garçon qui disait avoir vingt ans, avec une mèche bien lisse, Justin Bieber version grunge, c’était les années 2010. Il jouait dans un groupe de metal. J’avais des étoiles dans les yeux et un Blackberry dans la poche. Il m’a souri, on a échangé nos numéros, et pendant une semaine, j’ai vécu suspendu à son “salut ;)”.

Quand je suis allé le voir à Genève, j’ai compris. Il en avait vingt-huit. Huit ans de plus, mais à l’époque, je ne voyais pas encore les red flags. Il avait un appartement immense avec un rooftop d’où on voyait toute la ville. C’était un décor de film, et moi, j’étais l’ado sauvage qu’on avait libéré.

L’illusion de la liberté

Je pissais dans ses pots de fleurs, je lançais de la bouffe sur ses murs, je grillais mes clopes sur les sièges en cuir de sa Jaguar — qu’il me faisait parfois conduire sur les chemins de campagne. Il riait, il disait que j’étais “imprévisible”. Moi, j’appelais ça la liberté.

Il m’emmenait au Macumba en France voisine, dans des boîtes où tout sentait la sueur et le parfum 1 million. J’étais le jouet, le trophée, la bête curieuse. Et j’adorais ça. J’adorais qu’il me trouve fascinant.

À mon tour, j’ai vingt-huit ans

Aujourd’hui, j’ai plus ou moins son âge.
Et quand je regarde les garçons de dix-sept ou dix-huit ans, j’ai un vertige. Je vois des gosses. Pas des corps à désirer, pas des partenaires — des gosses. Des visages encore ronds, des voix qui hésitent, des regards qui cherchent la validation.

Et je me demande: qu’est-ce qu’il voyait, lui, quand il me regardait?
Pas un égal, c’est sûr. Peut-être une forme de possession tendre. Peut-être un miroir où il pouvait encore se sentir post ado. Peut-être un rôle à jouer: celui du mentor, du guide, de celui qui “initie”.

Facebook, les “pro” et le porno “twink” francophone

À l’époque, personne ne parlait de grooming.
On disait juste que c’était flatteur, que c’était cool d’avoir un mec plus vieux. Sur Facebook, j’avais dix-sept ans et déjà des messages d’hommes de trente, quarante ans. Des photographes “pro” qui voulaient “me shooter gratuitement”, un animateur télé qui me présentait à des producteurs de porno “twink francophone”.
Tout ça déguisé en opportunité. Tout ça enveloppé de compliments.

Le grooming, ou l’amour qu’on t’explique avant que tu le ressentes

Mais le grooming, c’est juste une histoire d’amour qu’on t’a racontée avant même que tu puisses la comprendre.
Une caresse qui ressemble à une main sur ton épaule. Une attention qui te fait exister, puis t’enferme.

Je ne dirais pas que j’ai été brisé, j’en garde même de bons souvenirs.
Mais j’ai grandi dans un monde où être désiré, c’était une façon de prouver qu’on valait quelque chose. Et ça, ça laisse des traces plus profondes que les cicatrices.

Aujourd’hui, quand je repense à cette terrasse à Genève, aux lumières de la ville en dessous, je ne vois plus une scène romantique.
Je vois un gosse qui voulait qu’on le voie.
Et un adulte qui savait très bien ce qu’il regardait.

Un tabou née de la peur de l’amalgame

Le grooming désigne une stratégie par laquelle un·e·x adulte·x gagne progressivement la confiance d’un·e·x mineur·e·x pour créer une relation d’emprise, souvent à visée sexuelle. Le mot vient de l’anglais to groom, qui signifie “préparer”.

Parler de grooming dans les milieux homosexuelles reste un sujet sensible.
Pendant des décennies, les mouvements homophobes ont cherché à associer homosexualité et grooming.
Face à ces attaques, la communauté a dû ériger un bouclier collectif: refuser tout amalgame, protéger son image et se défendre contre les caricatures.

Mais ce réflexe de protection a parfois créé une forme de tabou: par peur de nourrir la haine, on a préféré taire certains schémas internes.
Résultat: les abus existent, mais on en parle peu, et certains hommes continuent d’en profiter sous couvert de “mentorat” ou de “découverte”.

Il est pourtant essentiel de rappeler que le grooming est tout aussi présent, sinon plus, dans les milieux hétérosexuels, où la sexualisation précoce des jeunes filles et la glorification du “plus âgé avec plus jeune” font partie de la norme culturelle.

Reconnaître ces dynamiques dans nos propres espaces ne revient donc pas à stigmatiser la communauté gay mais à reprendre la parole pour nous-mêmes, à briser un silence qui ne protège personne.