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Les vernissages de Mathieu Lis

Dans «Vernissages», court métrage présenté à Locarno et fort remarqué dans la sélection «Cinéastes du présent», Mathieu Lis raconte la vie d’un garçon qui se prostitue afin de pouvoir s’offrir une collection d’œuvres photographiques. Rencontre.

Mathieu Lis n’est pas homosexuel ou dirais-je, Mathieu Lis est un cinéaste hétérosexuel. Pourquoi cette précision? D’une part à cause de l’insistance avec laquelle on pointe toujours l’homosexualité chez les artistes, comme si l’orientation sexuelle déterminait une forme d’art particulière. Par ailleurs, le jeune réalisateur de 31 ans reconnaît lui-même que son film est plutôt atypique pour un homme qui n’a pas de revendication communautariste. Inspiré de la vie de l’un de ses amis, Cyrille Pernet qui est aussi co-scénariste du film, le personnage de Vernissages est un garçon en errance qui vend ses charmes afin d’assouvir sa passion: une collection d’œuvres d’art contemporain, essentiellement photographiques. La trame du film, si elle est directement liée à une forme de libido, n’est pas axée sur l’homosexualité de son personnage, mais bien sur le rapport entre l’argent et la démarche étrange de ce collectionneur; lequel devient du même coup créateur d’une œuvre, voire artisan de sa propre image et finalement victime de son art, comme le décrit Benjamin Illos dans le magazine Ring: «Tout commence sur un trou. La photo d’un trou au milieu d’une cellule. Pour évacuer quoi? Du sang, de la vermine ou des excréments. La voix off du protagoniste décrit l’image. Le rythme des verticales, la composition léchée. C’est une pièce de sa collection de photographies d’art. Il l’a patiemment constituée grâce à l’argent de ses passes. Les photographies suivantes n’apparaissent pas à l’écran mais sont commentées de la même voix impassible. Au détour d’un plan on les verra massées en muraille dans leurs cadres, autour de son corps nu, dans sa chambre nue elle aussi. Enfin une troisième fois brièvement les photographies reviendront, mais on les regardera enfin, chargées de ce qui a précédé, voyage dans les propriétés de son regard. A la fois apogées de sa douleur et remparts contre le monde.»
Pas de développement, ni sur les motivations, ni sur la psychologie du personnage. Le film, d’une durée de 32 minutes, est un à plat, à l’image de l’image, où les couches se succèdent méthodiquement pour que chaque spectateur ait loisir de gratter leur vernis selon sa propre interprétation. La seule clef étant que le personnage constitue sa collection pour désamorcer la réalité, comme l’explique Mathieu Lis: «Il a un regard d’artiste et son regard transforme le monde. Il devient image et grâce à cette mise en abyme, il perd sa charge de souffrance, de sordide… Mais ce pur esprit contemplatif a aussi un aspect suicidaire, dans le sens de la déshumanisation.» C’est aussi l’absence à soi-même que Mathieu Lis essaie de décrire au travers de ce film qui s’inspire de la vie de Cyrille Pernet. «Cyrille, dit-il, est quelqu’un de singulier, certainement marqué par des expériences troublantes et qui a une forte propension à n’être jamais vraiment présent là où il se trouve physiquement.»
Les deux amis se sont rencontrés il y a environ cinq ans à Saint-Germain-des-Prés, leur quartier de prédilection car il regorge de cinémas. A 29 ans, Cyrille Pernet est l’auteur de plusieurs nouvelles et d’un récit autobiographique, Tout un hiver, publié chez Flammarion en 2003. Vernissages n’est pourtant pas une adaptation du livre, dans lequel Cyrille Pernet décrit sa fascination durant son enfance pour les affiches de cinéma et à l’âge adulte, son impossibilité de faire le deuil de sa mère: «Je garderai (pourtant) toujours avec moi ce précieux trophée, l’affiche de mon premier film russe qui me sera d’autant plus précieuse que, mes proches mourant les uns après les autres, il ne me restera plus grand chose de cette période.» Plus loin: «Et si je ne suis plus personne, si nulle part je ne suis chez moi, c’est que j’attends de la Porte Dauphine qu’elle m’accueille, oui, qu’elle m’accueille et me transforme en quelqu’un à nouveau, quelqu’un qui existe, souffre et meurt. Je serai alors digne d’elle, ma mère, et digne de ce deuil que je pourrai enfin porter… (…) On se met d’accord, cinq cents, et on va chez moi. Il me déshabille lui-même et veut qu’on se serre l’un contre l’autre, c’est ça qui l’intéresse: ça me surprend un peu, je croyais que les clients voulaient seulement baiser et jouir, sans simuler une fausse affection et une chaleur humaine de bazar.»
Dans le film, c’est au travers d’une sorte de puzzle, dont il manque des pièces, que le personnage de Vernissages reconstitue sa vie, comme l’a fait Cyrille Pernet. D’ailleurs, au-delà des affiches de sa jeunesse, ce dernier s’est constitué une vraie collection d’art contemporain, guidé par un instinct de professionnel. Et Mathieu Lis d’ajouter: «Certaines des acquisitions de Cyrille ont aujourd’hui une cote trois fois plus importante qu’à l’époque où il les a achetées…» Parmi les artistes dont les œuvres sont citées dans Vernissages, on trouve notamment: Paul Seawright, Fiorenza Menini, Paul-Auguste Dormeuil, Marika Bührmann, Delphine Kreuter ou encore Jean Philippe Charbonnier…
Autre collectionneuse avisée, Agnès B. figure au nombre des producteurs de ce film qui a remporté un franc succès auprès du public de Locarno. Si la sélection «Cinéastes du présent» n’est pas dotée d’un prix, elle tend tout de même à faire connaître un cinéma d’auteur innovant qui ne trouve que trop rarement place dans nos salles obscures. On retrouvera peut-être Mathieu Lis l’année prochaine dans la même sélection avec Les Veilleurs, son prochain film qui devrait, selon lui, faire écho à Vernissages.