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Male Gaze Sonore: comment la pop des années 2000 nous a conditionné

Male Gaze Sonore: comment la pop des années 2000 nous a conditionné
PRESS-RELEASE-PHOTO_Ph.-Mark-Seliger (Sony Music Entertainment)

Au début des années 2000, une génération entière a appris à aimer, désirer et se mettre en scène en chantant les tubes de Britney Spears, Christina Aguilera ou Lorie. Derrière ces hymnes pop, une réalité moins visible : la plupart de ces récits amoureux et de désirs étaient écrits par des hommes adultes. Analyse d’un male gaze sonore qui a façonné l'imaginaire affectif des millennials — et dont l’écho résonne encore aujourd’hui.

On évoque régulièrement le male gaze pour analyser le cinéma ou la pub: un regard masculin qui structure la représentation des corps féminins et oriente le désir des spectateur·ice·x·s.

Plus rarement, on interroge la musique pop sous cet angle. Pourtant, les années 2000 ont vu s’imposer un phénomène comparable que l’on pourrait qualifier de male gaze sonore: un point de vue masculin intégré non pas dans l’image, mais dans l’écriture même des chansons.

Derrière une grande partie des tubes interprétés par de jeunes — parfois très jeunes — artistes féminines au tournant du millénaire, on retrouve des équipes d’auteurs et producteurs majoritairement masculins.

Le cas le plus emblématique est celui de Britney Spears, dont les premiers succès mondiaux ont été écrits et produits par Max Martin et son collaborateur Rami Yacoub. Même schéma pour Christina Aguilera ou d’autres figures féminines de la pop mainstream internationale.

Dans l’espace francophone, Lorie s’inscrit également dans un système où l’écriture est largement assurée par des hommes de l’industrie musicale.

Il ne s’agit pas de remettre en cause le talent de ces producteurs, ni de nier la dimension collaborative de la pop. Mais le déséquilibre structurel mérite d’être interrogé: des hommes adultes écrivaient les récits amoureux et sexuels portés par des adolescentes devenues icônes pour des millions de jeunes filles et plus minoritairement de garçons gays.

Une écriture du désir orientée

L’analyse des textes révèle des constantes. Dans …Baby One More Time, interprété par Britney Spears, l’amour est formulé sur le mode du manque et de la supplication.

Dans Genie in a Bottle de Christina Aguilera, le désir féminin est présenté comme conditionnel, activable par le bon geste masculin.

Dans I’m a Slave 4 U, la sexualité se déploie dans un registre de performance intense, où la liberté affichée cohabite avec un vocabulaire de soumission.

Le cas de The Pussycat Dolls est particulièrement révélateur. Don’t Cha met en scène une rivalité féminine explicite: une femme invite un homme à comparer sa partenaire officielle à son propre corps, jugé plus désirable.

La puissance féminine y est revendiquée, mais structurée autour d’un axe central: le regard et le désir masculins. Derrière cette mise en scène d’”empowerment”, l’écriture reste largement façonnée par des hommes.

Dans ces exemples, le male gaze ne passe pas par l’image uniquement. Il structure la narration: qui désire, qui attend, qui valide, qui est mis en compétition.
La pop devient ainsi un espace où le désir féminin est scénarisé depuis l’extérieur.

Une socialisation affective en musique

L’impact de ces récits dépasse la simple consommation culturelle. Les chansons populaires participent à la socialisation affective.
Répétées, intériorisées, performées dans des chambres d’adolescent·e·x·s, elles contribuent à fixer des normes émotionnelles.

Pour les jeunes filles et les personnes socialisées au féminin, ces textes ont pu consolider certains schémas: l’idée que l’amour doit être intense et central, que la jalousie est un signe d’engagement, que la valeur personnelle se mesure au regard de l’autre. La sexualité y apparaît à la fois affirmée et encadrée, spectaculaire et contrôlée.

Pour de nombreux hommes gays millénials, l’expérience est aussi complexe. Ces voix féminines ont souvent constitué un premier espace d’identification. Apprendre à aimer, à désirer, à souffrir en musique passait par des récits hétérocentrés, écrits par des hommes —majoritairement— hétérosexuels.

Le langage émotionnel était accessible, mais le scénario ne les incluait pas réellement. Cette dissociation a pu façonner un rapport au désir marqué par la performance, l’intensité dramatique et la quête de validation.

Une influence durable sur la pop culture

La génération d’artistes actuelle a grandi avec ces références. Même si nombre d’entre iels écrivent aujourd’hui leurs propres textes et revendiquent un contrôle accru sur leur narration, la matrice des années 2000 reste un point de départ culturel.

Les structures mélodiques, les thématiques amoureuses, la dramaturgie de la rupture et du désir portent encore l’empreinte de cette période.

Il est impossible de mesurer précisément l’influence d’un tel héritage. Mais la question mérite d’être posée: lorsque toute une génération a intégré un certain modèle narratif du désir — intensité, rivalité, validation par le regard masculin— peut-on s’en affranchir complètement, même en reprenant la plume?

La musique actuelle a-t-elle vraiment changé?

Soyons clairs: le male gaze sonore n’est pas né dans les années 2000. L’histoire de la musique populaire est traversée par des hommes écrivant le désir féminin, du rock aux ballades soul en passant par la variété.

La différence, peut-être, c’est que les années 2000 l’ont porté à un niveau industriel, mondialisé, totalement décomplexé.

Des hommes de trente ou quarante ans écrivaient pour des adolescentes de 17 ans des phrases comme “I’m a slave 4 U” ou “Don’t cha wish your girlfriend was hot like me?”. On peut y voir un simple produit calibré pour le marché. On peut aussi se demander —sans accusation, mais avec lucidité— à quel point ces paroles relevaient d’un imaginaire collectif masculin, voire de fantasmes personnels devenus universels par la magie du marketing.

C’est là que le vertige opère.

Réécouter aujourd’hui ces titres en sachant qui les a écrits crée un léger décalage. Il y a quelque chose d’étrange à imaginer le producteur derrière la console en train de formuler, à la première personne, une déclaration ultra-sexualisée censée sortir de la bouche d’une popstar adolescente.

Ce décalage n’annule ni la qualité des chansons ni l’attachement qu’on leur porte. Mais il change la perspective.
On ne peut pas réécrire les années 2000. On ne peut pas effacer les refrains qui nous ont construits. En revanche, on peut les entendre autrement.

Peut-être que la prise de conscience est déjà une forme de déplacement. Comprendre que ces paroles ont participé à façonner nos attentes affectives, nos scénarios amoureux, nos performances du désir, c’est commencer à les interroger.

Les années 2000 ont peut-être été l’apogée d’un male gaze sonore assumé, mondialisé, efficace. Reste à voir si la pop actuelle en est vraiment sortie — ou si elle en a simplement affiné les codes.