Études de genre et de sexualité: penser la résistance avec Eric Fassin

Le sociologue Eric Fassin sera l’invité du Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités de l’Université de Genève (CMCSS) les 26 et 27 novembre prochains. Il donnera une conférence intitulée “Penser les campagnes anti-genre depuis les études de genre et de sexualité” le 26 novembre, puis participera le lendemain à une table ronde et un laboratoire critique lors de la journée scientifique du CMCSS « Soutenir une diversité de perspectives sur les sexualités ». Derrière ce qui peut sembler être une réflexion cloisonnée au monde universitaire, des enjeux qui englobent l’ensemble de nos sociétés dans toute leur actualité.
Dans le titre de ce cycle de conférences marquant les 5 ans du CMCSS, le dernier mot n’est pas anodin : résistances. Alors que l’université Paris 8 dans laquelle il enseigne fait de nouveau face au battage médiatique et aux menaces étatiques, Eric Fassin vient de co-publier La savante et le politique. Écrit avec Caroline Ibos, l’ouvrage répond au contexte global d’hostilité aux sciences sociales en revenant sur la question de construction des savoirs. Contre les tentatives de répression des études critiques (de genre, de race, de sexualité) au nom de la “neutralité”, iels y démontrent l’importance des épistémologies féministes pour penser les dynamiques à l’œuvre et y résister.
Les études de genre et de sexualité, toujours en première ligne des offensives réactionnaires
On ne compte plus les attaques médiatiques et politiques contre les études de genre, qui ont déjà peiné à se faire une place à l’université. À Genève, le premier diplôme post-grade n’a été ouvert qu’en 1995 et la première maîtrise universitaire qu’en 2006, et si la Suisse romande reste encore relativement épargnée par leur remise en question, c’est loin d’être le cas à l’étranger. Partout où l’extrême-droite a pris le pouvoir, ces formations sont les premières à voir leurs financements baisser, voir même à être tout bonnement supprimées, comme ce fut le cas en 2018 en Hongrie sous Viktor Orbán. Les savoirs critiques développés par des générations de chercheur·euses sont déformés sous la masse englobante de “théorie du genre”, leur base scientifique disqualifiée. Les expressions employées varient, du “wokisme” à “l’islamo-gauchisme”, mais les dynamiques et volontés restent les mêmes.
“Les campagnes anti-genre, dès le début des années 2010, ont précédé celles contre les études sur la race, l’intersectionnalité, la Critical Race Theory” explique Eric Fassin. “Il y a sans doute un reflux aujourd’hui : on parle moins de la “théorie du genre”. Mais l’hostilité au genre reste au cœur de l’idéologie réactionnaire. C’est qu’elle mobilise les corps en même temps que les affects.”
Parce qu’elles réfléchissent sur l’intime, théorisent des concepts qui touchent directement à la construction identitaire, les études de genre et de sexualité sont la cible facile des “paniques morales” qui permettent leur diabolisation.
Une étendue à l’université dans son ensemble
De la diabolisation des études et savoirs critiques se dessine une opposition aux libertés académiques et donc aux universités dans leur ensemble. Ce sont ces positions anti-intellectualistes qu’analyse Eric Fassin dans son ouvrage Misère de l’anti-intellectualisme: Du procès en wokisme à celui en antisémitisme, paru en octobre 2025 et réédité en juin dernier. Il y considère les actualités états-uniennes et françaises au prisme des formes que prennent les attaques récurrentes contre les universités.
Ce qu’il nomme anti-intellectualisme n’est pas la critique d’un élitisme intellectuel, mais le refus de l’exigence de vérité : “au-delà des savoirs critiques, on le voit bien depuis le retour de Trump, c’est la science qui est visée ; autrement dit, ce sont tous les régimes de vérité qui pourraient produire des récits alternatifs, face aux récits du pouvoir qui prétend avoir le monopole de la vérité : après tout, Trump a nommé son réseau social TruthSocial…”.
« On a vu ce qu’Elon Musk a fait de Twitter, devenu X : un outil de propagande. »
Ce mouvement anti-intellectualiste est rendu d’autant plus fort par l’état actuel des médias : “les médias privés, ce n’est pas nouveau ; ce qui l’est davantage, c’est que les propriétaires semblent davantage en faire des instruments politiques au service de leur idéologie : pensons à Vincent Bolloré. Il y a la même chose avec les réseaux sociaux : on a vu ce qu’Elon Musk a fait de Twitter, devenu X : un outil de propagande.”
C’est pour cela que les études de genre et de sexualité sont d’autant plus cruciales : pour Eric Fassin, “contre le « bullshit », nous avons la responsabilité de ne pas dire n’importe quoi. Il faut nous employer, contre une politique de la confusion, à rendre intelligible le monde dans lequel nous vivons – mais aussi à encourager le désir de comprendre.”
La nécessité de la rigueur scientifique et de l’accessibilité des savoirs
Les études de genre et de sexualité sont historiquement inséparables des luttes féministes, LGBTIQ+ et antiracistes. Si ce lien sert à leur discrédit, il fait aussi leur force, pouvant faciliter les porosités entre sphères académiques et publiques : “le féminisme a su faire passer des concepts, comme par exemple la culture du viol, ou la charge mentale”. Il appartient ainsi à la communauté scientifique de perpétuer et redoubler ces échanges : “ce que nous pouvons montrer [les chercheur·euses], c’est que le savoir, et à l’inverse l’ignorance, c’est politique : cela organise les rapports de pouvoir, en rendant des choses pensables, ou impensables.”
Alors dans ce contexte d’hostilité, il ne s’agit pas pour Eric Fassin de se décourager, bien au contraire : “Prendre pour cibles les universités, c’est une reconnaissance paradoxale de leur importance. Nos ennemis nous le disent haut et fort : ce que nous faisons compte. Voilà qui devrait nous encourager. Que faire ? Continuer. Et en particulier, face à l’anti-intellectualisme, essayer de préserver une exigence intellectuelle.”
Le jeudi 27 novembre, Eric Fassin prendra part à la journée scientifique du CMCSS qui se tiendra au Campus Battelle, Bât. A, Rte de Drize 7, 1227 Carouge (sur inscription ici).
La conférence et la journée scientifique sont organisées dans le cadre du cycle d’événements publics marquant le 5ème anniversaire du CMCSS, Travailler sur les sexualités en 2025 : savoirs, médiations et résistances. Plus d’infos sur Travailler sur les sexualités en 2025 – 5 ans du CMCSS – Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités (CMCSS) – UNIGE
