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Karlheinz Weinberger (1921-2006), l’ouvrier-photographe des marges

Karlheinz Weinberger (1921-2006), l’ouvrier-photographe des marges
Karlheinz Weinberger, Portraits, Zurich, millieu des années 70

Tout en travaillant à l’usine, le photographe Karlheinz Weinberger, disparu il y a tout juste vingt ans, a passé sa vie à documenter la jeunesse rebelle de la Suisse des années 60 et 70, avant de donner à son travail un tour plus érotique et personnel.

Il est encore tôt, ce matin de 1958, quand Karlheinz Weinberger, 36 ans, fend la brume matinale en direction de l’usine Siemens-Albis d’Oerlikon, quartier nord de Zurich. Il y travaille comme magasinier depuis trois ans et s’occupe également du club de photo de l’entreprise.

Der Kreis, Zurich et les premières communautés gays

Le trentenaire publie d’ailleurs régulièrement sous le pseudonyme de Jim ses clichés dans le magazine Der Kreis (Le Cercle), du nom de l’association d’homosexuels dont il est devenu membre dix ans plus tôt.

Karlheinz consacre du reste tout son temps libre à sa passion, qui l’a déjà vu photographier des ouvriers de la ville, le plus souvent torses nus, immigrés italiens accessibles qui déjà semblent s’amuser de l’intérêt qu’il leur porte.

C’est seul avec sa mère, veuve depuis quelques années, qu’il occupe un appartement de l’Elisabethenstrasse qu’il ne quittera jamais. Karlheinz se sent bien ici, dans cette ville suisse située entre lac et forêts qui se distingue alors par sa relative bienveillance à l’égard de la communauté gay et lesbienne. Sa proximité avec l’Allemagne, où sévit toujours le paragraphe 175, loi homophobie renforcée par le régime nazi en 1935, en fait une destination de choix, plus sûre.

Nombreux sont d’ailleurs ceux qui franchissent la frontière dès le vendredi soir pour y passer le week-end, l’homophobie de la police et les bandes de brutes pouvant y sévir comme partout ailleurs ne suffisant pas à les décourager.

Halbstarke: photographier la jeunesse rebelle

Jimmy Oechslin est un halbstarke, un “demi-costaud” ou “petit caïd”, et fait partie de ces ados rebelles qui s’inspirent du Marlon Brando de La Chevauchée Fantastique, figure tutélaire du rebelle sans foi ni loi, mais aussi du James Dean de la Fureur de vivre, gamin révolté dont les bagarres au couteau fascinent une partie de la jeunesse.

Sur les ceinturons de sa bande, le king en personne, celui de King Creole justement, un jeune mec viré du lycée interprété par Elvis Presley qui se lie avec des voyous. Serré dans son jean, probablement la chemise entrouverte, un bandana autour du cou, nul doute que Jimmy ait été sensible au regard fasciné du photographe sur son jeans clouté, sur les boucles démesurées qu’il porte à la taille ou encore sur sa braguette traversée de clous, de vis ou de boulons.

N’est-ce pas là d’ailleurs l’effet escompté ? Le jeune homme veut être vu. Et Karlheinz va lui en donner l’occasion.

Fêtes foraines, lac de Bienne et liberté en bande

Par l’entremise de Jimmy, celui qui ne s’est jamais senti pleinement à l’aise auprès des bourgeois et intellectuels du Cercle ne tarde pas à rencontrer les blousons noirs issus des classes populaires de la ville. Très vite, Karlheinz les suit où qu’ils aillent.

À commencer par les fêtes foraines et traditionnelles de Zurich, où leurs looks détonnent avec le reste de la population suisse – à l’époque, vestons et bretelles sont de mise. Considérée comme marginale et bonne à rien, cette jeunesse provocatrice, aimant l’alcool, le rock et traîner en bande, porte en elle les aspirations de toute une génération d’après-guerre, étouffée par les valeurs bourgeoises qui commencent à peine à être remises en question.

Dans son appartement transformé en studio photo – il développe ses clichés dans le grenier de l’immeuble –, Karlheinz multiplie les portraits, souvent en pied, des jeunes qui se prêtent au jeu et lui offrent un panel large de postures, situations et mises en scène.

Lorsque les halbstarke se regroupent sur l’île Saint-Pierre du lac de Bienne, au début des années 1960, le photographe est évidemment du voyage. Les clichés de Karlheinz rendent à la perfection l’atmosphère insouciante de ces jeunes qui s’amusent, se baignent, s’embrassent sous l’objectif de celui dont l’adolescence gay fut probablement à mille lieues de ressembler à la leur.

Lui perd d’ailleurs sa mère à cette période, marquant définitivement son passage à l’âge adulte qui va le voir s’intéresser dès 1967 à une autre catégorie de loubards, les Hells Angels suisses, dont il va devenir l’ami, à la fois témoin et archiviste de leurs vies éclatées et rebelles.

Motards, cuirs et fraternités marginales

Les grosses cylindrées de ces motards détonnent dans les paysages bucoliques de la Suisse, plus propices aux bluettes pastorales qu’aux excursions à la ”Easy rider”. Là encore, le photographe parvient sans trop de peine à se faire une place auprès de ses nouveaux compagnons. Lui, petit salarié sans histoire, envie leur liberté, leur sexualité débridée et l’amitié qui les voit évoluer en essaim des Alpes au Jura tout proche.

Chez lui, on s’amuse, on boit, on fume, on passe même quelques nuits pour échapper à l’emprise de sa famille ou de la loi. Virils, arborant tatouages, cuirs et parfois même fourrures et cornes de taureaux – quand il ne s’agit pas de santiags rehaussées d’un slip léopard –, les motards vont lui ouvrir les portes de leur intimité, dont Karlheinz Weinberger documente les petits comme les grands moments, offrant ses tirages sans compter.

Du documentaire à l’intime érotique

Après sa retraite, en 1986, le photographe franchit un pas de plus dans sa fascination pour les corps et les âmes affranchies de la morale, poussant une nouvelle fois le curseur de sa pratique artistique, dont il réduit la focale pour toucher du doigt une intimité nouvelle. Dans la tiédeur et la pénombre de son appartement, Alex, un jeune prostitué rencontré à la gare de Zurich, se masturbe sous son objectif.

Les séances, rémunérées 100 francs, durent entre trois et quatre heures, jusqu’au moment où son modèle le prévient qu’il va jouir, Karlheinz souhaitant capturer son orgasme. Il arrive bien souvent aux deux hommes de ne faire que discuter, en confiance, sans jugement, chacun assumant ce qu’il est ; un vieux gay esseulé au désir toujours palpable pour la jeunesse des bas fonds, et un prostitué drogué, à la fois paumé et flatté de l’attention du photographe, dont il admire le travail. De tout ce qu’il aura produit, cette série, en couleur, est de loin la plus personnelle et singulière de l’artiste zurichois.

Une reconnaissance tardive, un héritage multiple

Karlheinz Weinberger meurt six ans après sa première grande exposition, en 2006, qui le consacre tardivement comme l’un des plus grands photographes helvétiques de l’après-guerre. Le jour de ses funérailles sont présents motards en tenue et anciens membres du Cercle aux toilettes soignées.

Chacun de leur côté du monde, et de la pièce où ils ont pris place, ils rendent ce jour-là un dernier hommage à l’ouvrier-photographe disparu, compagnon généreux de leurs vies marginales.