L’envers du «tu cherches quoi?» sur Grindr

C’est souvent la première phrase sur Grindr. Parfois la deuxième. «Tu cherches quoi?» — ou, à force de se répéter, contracté en un sec et désincarné «TCQ».

À chaque fois, je roule des yeux. La question appelle une réponse vaste comme le monde, alors on dégaine un copier-coller. Une phrase passe-partout, recyclée d’une conversation à l’autre. «Fun et + si feeling et toi?». Parfois même reprise d’un mec à qui j’avais moi-même demandé ce qu’il cherchait.

Parce que oui, le seul moyen d’échapper à la question, c’est de pouvoir la poser à en premier.

Sur Grindr, elle se veut pratique. Efficace. Presque polie. Elle est censée éviter les malentendus, faire gagner du temps, aligner les attentes. Mais à force de la recevoir, encore et encore, elle produit l’effet inverse: une lassitude diffuse, parfois même une légère angoisse.

Parce que répondre devient étrangement compliqué.

Une question simple… en apparence.

Sur le papier, tout est clair. Sexe. Plan cul. Relation. Potes. «On voit».

Mais dans la réalité, très peu de personnes cherchent une seule chose, fixe, stable, immuable.

Le désir fluctue. Les besoins aussi. Selon le moment, l’état émotionnel, la personne en face, la semaine qu’on a eue, le corps qu’on habite ce jour-là.
Demander «Tu cherches quoi?», c’est souvent exiger une réponse nette dans une réalité floue.

Et surtout: une réponse immédiatement exploitable.

Quand répondre devient une mise en examen

Sur Reddit, dans plusieurs discussions entre hommes gays de plus de 30 ans, beaucoup disent la même chose: cette question ressemble à un entretien d’embauche affectif ou sexuel.

Si ta réponse ne correspond pas exactement à l’attente de l’autre, la conversation s’arrête. Net. Sans explication.

Chercher «quelque chose de sérieux» te classe comme trop intense.

Chercher «juste du sexe» te rend superficiel.

Dire « je sais pas trop» te disqualifie immédiatement.

Le problème n’est pas tant la question que ce qu’elle exige: une clarté permanente sur soi, une cohérence émotionnelle totale, une capacité à se définir en une phrase.

Comme si l’ambivalence n’avait pas droit de cité.

Grindr ou la gestion optimisée du désir

À force, Grindr fonctionne moins comme un espace de rencontre que comme un outil de tri.

On ne discute plus pour voir ce qui pourrait advenir, mais pour vérifier si l’autre correspond déjà à un scénario pré-écrit.
«Tu cherches quoi?» devient un filtre. Un raccourci. Une manière de ne pas perdre de temps — ni d’en faire perdre.
Mais aussi une façon d’éviter toute zone grise, toute surprise, tout glissement.

Or, le désir naît rarement d’un formulaire bien rempli.
Ce que la question cache vraiment derrière «tu cherches quoi?», il y a souvent une autre question, moins avouable:

Est-ce que tu vas me décevoir?
Ou pire: est-ce que je vais perdre mon temps?

Dans une communauté marquée par les déceptions, les non-dits, les plans qui ne rappellent pas et les relations qui s’évaporent, la question agit comme un mécanisme de protection.

Mais à trop vouloir se protéger, on finit par aseptiser la rencontre.

Et si on ne cherchait rien… ou trop de choses à la fois?

Peut-être que l’envers du «tu cherches quoi?», c’est accepter une réponse simplette:
«Je sais pas encore. J’aimerais bien le découvrir.»

Parce que, soyons honnêtes: si on est sur Grindr, ce n’est que rarement par choix.
On est souvent juste une solitude qui gravite autour d’autres solitudes,
en espérant — parfois maladroitement — tomber sur quelqu’un·x qui ne nous demandera pas tout de suite ce qu’on cherche.

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Dan Nieders, né en 1995 à Saint-Imier, en Suisse, est un cinéaste et photographe. Après avoir déménagé à New York à l’âge de 20 ans pour travailler dans l’industrie de la mode, il a découvert sa passion pour la photographie et a commencé à explorer sa voix artistique. Le premier court métrage de Dan, sorti en 2022, aborde les thèmes de l’identité de genre et de l’exploration de soi. Aujourd’hui, il occupe le poste de rédacteur en chef à 360°. À travers son travail, Dan vise à amplifier les voix queer, remettre en question les normes sociales et favoriser l’inclusion et la représentation.
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