Chez les lesbiennes, les coming out tardifs ne sont pas rares – s’échapper de l’hétérosexualité peut prendre du temps, beaucoup de temps. Et cette nouvelle vie peut aussi s’écrire dans la douleur et l’embarras. Deux late bloomers racontent ce moment où leur vie a basculé
Ruth, 44 ans
Ruth ne s’est pas rendue compte du jour au lendemain qu’elle n’était pas l’hétéro qu’elle croyait être. Elle le savait depuis longtemps. “Je me suis rendue compte que j’étais attirée par les filles à l’âge de 14 ans, mais j’ai enfoui cette partie de moi à cause de ma famille, qui était très religieuse, et de la pression sociale”, explique cette activiste lesbienne* et queer de 44 ans. (ndlr: Ne se définissant pas uniquement comme lesbienne, Ruth tient à l’astérisque au mot lesbienne*.)
Ça n’a donc pas été une découverte mais “une acceptation consciente”, comme elle dit. Ruth avait 31 ans et venait de divorcer de l’homme avec qui elle avait vécu plusieurs années. “Cette partie de moi est alors revenue au centre de ma vie et j’ai cessé de la réprimer.” Ça a d’abord été pour elle un grand “soulagement”, celui d’avoir “trouvé sa place”.
“J’ai pleuré le temps perdu”
Puis le chagrin est venu: “J’ai pleuré le temps perdu, l’honnêteté qui m’avait fait défaut et l’énergie gaspillée à jouer un rôle qui ne me correspondait pas.” Se (re)découvrir lesbienne* lui a aussi permis de se sentir mieux dans son expression de genre, après des années de cache-cache: “J’avais l’impression d’avoir passé ma vie à performer la féminité. Et j’en n’en pouvais plus.”
“Je me sentais en retard, mal préparée.”
Débarquer dans la scène queer et lesbienne* de sa ville a été intimidant et empouvoirant à la fois, explique Ruth: “d’un côté, je me sentais en retard, mal préparée. Non pas parce que les lesbiennes m’excluaient, mais parce que je portais en moi une honte et un sentiment de décalage. Mais j’avais aussi confiance en qui j’étais. Je savais que je méritais d’être moi-même. Et d’être vue et entendue. J’avais le sentiment d’apporter quelque chose de spécial, de nouveau, en voulant faire mon coming out non seulement dans mon petit monde, mais aussi dans mon pays, la Roumanie, alors que d’autres lesbiennes faisaient le choix de rester dans le placard.”
Aujourd’hui elle n’a plus de regrets: “J’ai survécu, j’ai fait ce que j’ai pu. Ce sont les conditions sociales dans lesquelles j’ai vécu que je regrette: dire qui j’étais vraiment, c’était s’exposer au danger.”
Perrine, 42 ans
“J’ai compris à 35 ans que j’étais amoureuse de ma meilleure amie.” C’est dans le cabinet de sa psy, après une séance d’hypnose, que Perrine (ndlr: prénom modifié), 42 ans aujourd’hui, a réalisé qu’elle aimait les femmes. Elle était alors en arrêt maladie pour un burn-out, après une dizaine d’années dévorées par le travail, à un haut poste dans la finance.
“Ma meilleure amie était mon seul pilier”
Éternelle célibataire, Perrine n’avait eu jusque là que de brèves histoires avec des hommes. “Ça a été très dur parce que ma meilleure amie était mon seul pilier à ce moment de ma vie. Je n’avais plus de boulot, j’étais seule, je ne parlais à personne de ce qui se passait dans ma tête. Et je me disais: ‘je vais tout faire valser et perdre la seule chose qui me fait encore tenir debout’.” Son premier réflexe a été de partir à l’autre bout du monde pour marcher seule dans la montagne.
“On est parties en vacances ensemble”
Rentrée en France, elle a fait comme si de rien n’était avec son amie. “J’ai fini par le lui dire plusieurs mois plus tard. Je n’en dormais plus. On est parties en vacances ensemble et j’ai attendu le dernier jour pour le lui annoncer. Ça ne s’est pas très bien passé, pour elle comme pour moi”, explique-t-elle. Quelques mois plus tard, elle a coupé les ponts: “Je lui ai dit qu’il fallait que je vive ma vie, qu’elle sorte de la mienne et qu’on se retrouverait quand ça irait. Elle a respecté ma demande et on ne s’est pas vues pendant sept ans.”
“J’avais honte de ne jamais avoir embrassé, jamais fait l’amour avec une femme”
Après avoir fait son coming-out auprès des ses ami.e.s.x et de sa famille – excepté ses parents, engagés au sein de la manif’ pour tous, le mouvement français homophobe contre le mariage pour tous –, Perrine est restée célibataire pendant plusieurs années. “Je n’étais pas prête. Et j’avais honte de ne jamais avoir embrassé, jamais fait l’amour avec une femme, jamais été en couple, jamais pris une douche à deux. J’avais l’impression d’avoir 12 ans face à des femmes adultes”, explique-t-elle.
Ces difficultés relationnelles et affectives, Perrine se les explique aujourd’hui non pas à cause d’une lesbophobie intériorisée, mais en raison de son enfance dans une famille catho-bourgeoise dysfonctionelle, carencée par un manque d’affection parentale et abimée par l’inceste.
“Je vais profiter des vingt prochaines années.”
Aujourd’hui Perrine vit sa première histoire avec une femme. “Elle a réussi à me faire franchir des étapes que personne ne m’avait fait franchir. Elle m’a prise dans le bon sens, elle a été patiente, à l’écoute et maintenant on en rigole”, explique-t-elle. Elle vit cet amour naissant sans regrets: “Je suis quelqu’un qui ne vit pas avec des regrets donc je dirais que c’est mon histoire. Je vais profiter des vingt prochaines années. Et j’aimerais que mon histoire serve, c´est-à-dire que j´espère que les enfants d’aujourd’hui ne vivront pas ce que j’ai vécu, et trouveront une écoute et une ouverture d’esprit quand iels en ont besoin, même dans les milieux tradi comme celui d’où je viens.”
