Octobre 1980, Université de Genève. Dans le cadre d’un événement co-organisé avec le Palais des Nations, Grisélidis Réal prend la parole avec d’autres travailleuses du sexe pour évoquer la lutte pour leurs droits, passant ainsi d’objet à sujet. Une première en Suisse dans un cadre universitaire.
2 ans plus tard, Grisélidis Réal co-fonde l’association Aspasie, qui défend les droits des personnes qui exercent le travail du sexe à Genève. Ses archives militantes, accumulées au fil des années, ont été léguées à l’association en 2016, qui en a fait le centre de documentation et une bibliothèque portant son nom, le Centre Grisélidis Réal (CGR). Depuis, le CGR organise et soutient des projets culturels, événementiels et d’édition, dans une perspective de transmission de savoirs militants et de construction de nouveaux, qu’ils émanent de travailleur·se·s·x du sexe elleux-même, de chercheur·euses·x ou d’étudiant·x·es.
C’est sur ces questions d’élaboration de savoirs qu’a souhaité se concentrer le Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités de l’Université de Genève (CMCSS) à l’occasion d’un cycle d’événements marquant ses 5 ans d’existence, ainsi que les 20 ans de la mort de Grisélidis Réal. Jeudi 20 novembre, 7 actrices des mondes du travail du sexe (TDS), associatif et universitaire seront rassemblées pour évoquer les enjeux propres à l’articulation des savoirs dits expérientiels et des savoirs dits scientifiques. 360° s’est entretenu avec trois d’entre elles.
Jehane Zouyene est historienne de l’art et militante depuis 2015 et salariée depuis 2022 à Aspasie, où elle est notamment cheffe de projet du CGR. Cybèle Lespérance est escort, accompagnatrice sexuelle et militante. En 2024, elle fonde Tullia, une association communautaire de travailleur·ses du sexe et d’allié·x·es créée pour « favoriser l’auto-formation des personnes par la diffusion de documentation ». Solène Gouilhers est sociologue et coordinatrice du CMCSS depuis avril 2025. Toutes s’inscrivent dans une démarche d’hybridation des savoirs entre des mondes plus poreux qu’il n’y paraît, mais dont les rapports de pouvoir et les biais restent prépondérants.
Ne pas produire sur, mais avec
« Nous on se bat pour être perçu·x·es comme des sujets et pas des objets, à la fois dans les recherches, mais aussi dans le droit, dans les politiques sociales. Un peu le “rien sur nous sans nous”, le “par et pour” » explique Cybèle Lespérance. Avec Tullia, elle participe à des projets de recherche tel que le projet « Droit(s) et Politique(s) du Travail Sexuel 2026 », une initiative française de recherche-action participative financée par l’Agence Nationale de la Recherche, où elle « s’assure de la participation des TDS à toutes les étapes du processus ». « La qualité de la recherche en est meilleure, la qualité de la connaissance produite est plus pertinente je pense, mais c’est aussi important pour tous les gens qui ne sont ni dans la recherche ni TDS et qui voient cette initiative et entendent les paroles des TDS comme sujets. »
Penser concrètement la co-construction
Si le fait d’inclure les personnes concerné·x·es à l’élaboration de savoirs paraît indispensable, c’est pourtant le fruit d’une longue lutte qui continue encore aujourd’hui. Mais au-delà de l’inclusion, il s’agit de penser ses manières. Comment s’organiser concrètement pour que cette hybridation puisse se faire, dans un cadre sociétal toujours très hostile au TDS, ce qui impacte la recherche à différents niveaux ?
« Ça demande d’aborder des questions concrètes, des questions d’argent, des questions de temps. » commence Solène Gouilhers. « Comment on rétribue, comment on évite le travail gratuit, comment on ne sature pas des collectifs qui sont déjà saturés au quotidien, qui sont précarisés, qui donnent du temps qu’iels n’ont pas pour militer. »
Cybèle Lespérance, qui a dû payer elle-même ses défraiements à plusieurs reprises pour participer à des événements, a à cœur de s’assurer de ces conditions lors des participations de Tullia. Elle relève que ces questions financières peuvent parfois aller dans les deux sens : « Parmi les chercheur·euses qui sont là, il y’en a beaucoup qui sont extrêmement précaires, qui gagnent moins que les TDS participant, qui ont moins de sécurité d’emploi et font ce travail sur leur temps personnel. ».
L’intersection des positions est également une réalité, bien qu’elle soit souvent occultée par la putophobie toujours prégnante que Cybèle Lespérance rappelle : « Je connais plein de personnes qui n’ont pas pu continuer leurs études après avoir été outées auprès de leur directeur de recherche. La réalité c’est que ce n’est pas toujours possible d’être 100% franc dans sa production de connaissances sur le TDS. »
L’hybridation comme bouclier à la pensée binaire
Réfléchir à l’hybridation des savoirs demande aussi d’accepter la grande complexité de certaines situations, de prendre en compte le risque de la pensée binaire. Forte de son expérience au CGR, Jehane Zouyene note qu’ « on a du mal à valoriser l’hybridation des savoirs historiquement. » Elle raconte comment parfois, les personnes se rendant au centre se confrontent à des réalités historiques qui butent, qui viennent casser les imaginaires militants. Plutôt que de les balayer, il s’agit pourtant d’« apprendre de comment on a fait collectif à des moments, pour quels buts, quels étaient nos besoins, les besoins de qui, si certains besoins étaient plus remplis que d’autres ».
Même son de cloche pour Cybèle Lespérance, qui reconnaît les potentiels de la recherche pour dépasser ces possibles schémas militants : « dans le milieu de la recherche, comme on est dans une optique de production de connaissances, on a plus tendance à écouter la totalité du panel même si c’est inconfortable. Cet inconfort est important pour comprendre ce qui se joue et nous même pour vulgariser en interne, faire évoluer les positions. »
Sortir des présupposés, des formats préfabriqués
La participation des personnes concernées et marginalisées à l’élaboration des savoirs demande également une attention importante à ne pas catégoriser ni hiérarchiser les points de vue et les connaissances apportées. Dans le contexte de la table ronde à venir, Solène Gouilhers se questionne notamment sur « comment on fait en sorte de partager le temps de parole, comment on n’assigne pas des questions très relatives à une expérience individuelle versus à une expertise. »
Il s’agit aussi de réfléchir aux différentes formes de participation possibles. Jehane Zouyene développe : « Il y a la question de ne pas favoriser certains récits par rapport à d’autres dans les représentations de la profession. Par exemple linguistiquement, qu’on n’ait pas uniquement des personnes qui puissent être à une table ronde qui le sont, ou des personnes qui peuvent témoigner à visage découvert. On a déjà pu proposer à des personnes de faire des témoignages masqués. On a aussi des ateliers d’écriture pour des personnes qui veulent transmettre des choses mais qui ne souhaitent pas donner leurs noms. »
Le savoir expérientiel, au-delà du témoignage
Sortir des formats préfabriqués, c’est également sortir du schéma où la participation des personnes concernées se limite au témoignage, qui est important mais peut être coûteux sur le plan émotionnel sans permettre de réelle prise en compte des savoirs développés. C’est une question centrale à l’événement du 20 novembre, qui permettra de réfléchir à « comment on passe d’une expérience personnelle au développement d’une expertise expérientielle, un agrégat d’expériences qui mises ensemble collectivement donnent lieu à la production du savoir au sein des communautés, au sein des recherches », pour reprendre les mots de Solène Gouilhers.
C’est justement ce que cherche à faire Cybèle Lespérance avec Tullia : « Quand j’avais ce projet de formation [via Tullia], le but c’était que des personnes puissent être rémunérées pour leur prestation de formation. Que les TDS ne soient plus impliqué·x·es strictement pour des visées de témoignages mais puissent être reconnu·x·es comme des expert·x·es, en tant que sujet. »
Cet ensemble de questionnements dans les pratiques de recherche est d’autant plus important au vu du contexte politique où les savoirs minoritaires sont directement attaqués. Un contexte qui anime ce cycle d’événements du CMCSS, rappelé par Solène Gouilhers : « On fait le constat qu’il y a des attaques, des offensives majeures portées contre les sciences, non seulement dites critiques mais qui s’élargissent à des savoirs par exemple biomédicaux.
Face à ça, il faut penser de manière conjointe. Réfléchir à comment on pense ensemble les offensives qui sont faites sur les savoirs et les offensives qui sont faites sur les personnes minorisées. A mon avis elles font système, il s’agit donc d’en dire quelque chose et d’avancer. »
Le jeudi 20 novembre 2025 aura lieu le vernissage de l’ouvrage Travail du sexe, vulnérabilités et droit dirigé par la Law Clinic sur les droits des personnes vulnérables (UNIGE) de 17h15 à 18h, suivi par la table ronde modérée par Solène Gouilhers et Jehane Zouyene où sont invitées Cybèle Lespérance, Àgnes Földhazi, Dominique Lagorgette, Camille Montavon et Yumie Volupté, de 18h à 19h30. Les deux événements auront lieu au Campus Battelle, Bât. A, Rte de Drize 7, 1227 Carouge. Entrée libre sur inscription.
Le vernissage et la table ronde sont organisés dans le cadre du cycle d’événements publics marquant le 5ème anniversaire du CMCSS, Travailler sur les sexualités en 2025 : savoirs, médiations et résistances. Plus d’infos sur Travailler sur les sexualités en 2025 – 5 ans du CMCSS – Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités (CMCSS) – UNIGE
