Dissection d’un corps pédé: comment il libère les masculinités

«Sois un homme.»

On ne sait plus exactement quand on l’a entendu pour la première fois.
Mais on l’a intégré très tôt.

Être un homme, ça voulait dire quoi?

Ne pas pleurer.
Ne pas se plaindre.
Ne pas trop bouger les mains.
Ne pas croiser les jambes d’une certaine façon.
Ne pas dire «je t’aime» aux autres hommes.

On a grandi avec des modèles masculins étriqués dans leurs propres corps.
Des pères, des oncles, des profs, des frères, qui semblaient tenir debout par obligation.

En soirée, ils se dandinaient d’un pied à l’autre, un verre à la main, coincés dans une posture qu’ils n’avaient jamais choisie.
La masculinité hétéro telle qu’on nous l’a vendue est une discipline.

Un contrôle permanent.
Une performance.

Ne pas trop en faire.
Ne pas mal faire.
Ne surtout pas paraître faible.

Ou pire: efféminé.

Apprendre à bricoler

Le corps pédé, lui, a souvent été désigné très tôt.

Trop visible.
Trop sensible.
Trop expressif.

Avant même de comprendre ce qu’il était, il avait déjà été nommé.

Alors il a dû négocier.
Avec les insultes.
Avec la honte projetée sur lui.
Avec le regard des autres garçons.

Il a appris à survivre dans un espace qui ne l’attendait pas.
Et pour survivre, il a bricolé.

Il a déplacé les gestes.
Exagéré certains codes.
Ironisé sur la virilité.
Inventé des postures alternatives.

Fait du corps un terrain de jeu plutôt qu’un uniforme.

La «masculinité déconstruite»

Ce qu’on appelle aujourd’hui «masculinité déconstruite» n’est pas né dans un TED Talk.

Il est né dans des chambres d’ado où il fallait se réinventer.
Apprendre à se regarder sans détourner les yeux.

S’apprivoiser dans le silence.
Et quand la chambre est devenue trop petite,
oser franchir son seuil.

Sortir dans des clubs où le corps cessait d’être surveillé.
Dans des communautés où la virilité n’était plus une armure,
mais une matière à modeler.

Avant que les perles autour du cou deviennent une tendance,
avant que le vernis à ongles,
le maquillage,
la moustache,
les cheveux peroxydés
ne soient perçus comme des jeux esthétiques.

Avant que des hommes hétéros portent un crop top en festival sans que leur hétérosexualité soit questionnée,
il y a eu des corps moqués, frappés, corrigés pour ces mêmes gestes.

Le corps pédé n’a pas seulement transgressé.
Il a encaissé.

Et c’est précisément parce qu’il a été forcé hors du moule qu’il a dû en inventer d’autres formes.

L’enfance comme rupture

Il faut aussi parler de l’enfance.

L’enfant est une projection.
Un futur imaginé par les adultes avant même qu’il ne parle.

Quand un enfant se révèle queer,
il dévie du scénario.

La projection se fissure.

Pour les parents, c’est parfois un effondrement.
Pour l’enfant, c’est une rupture précoce.

Il comprend très tôt qu’il ne pourra pas simplement habiter le modèle qu’on lui avait préparé.
Il devra s’inventer.

Cette invention ressemble à une liberté.
Une liberté puissante.

La possibilité de s’affranchir des injonctions, des postures obligées, du costume déjà taillé.

Les garçons restant dans l’hétéronormativité, eux, peuvent rester plus longtemps dans la conformité.
Ils sont «dans la norme» par défaut.
Ils peuvent différer la question.
Repousser l’examen de leur propre masculinité à plus tard.

Et ce n’est pas forcément un privilège.

Parce que rester trop longtemps dans la norme,
c’est risquer de ne jamais la questionner.

C’est habiter un costume qui vous va à peu près
sans jamais se demander s’il vous va vraiment.

Le corps pédé, lui, n’a pas eu ce luxe.

Il a dû comprendre tôt que la masculinité était une construction.
Et en grandissant, il observe quelque chose d’étrange:
des hommes adultes se heurter encore aux barrières qu’il a été forcé de franchir à quinze ans.

Nos pères

On le voit parfois chez nos pères.

En avançant dans l’âge,
quand la puissance sociale décline,
quand le corps ralentit,
quand l’autorité naturelle qu’on leur a prêtée se fissure,
ils relâchent quelque chose.

La masculinité qui les a tenus debout
et étouffés en même temps.

Alors arrivent des phrases qu’on n’aurait jamais entendues vingt ans plus tôt.

Des déclarations maladroites.
Des remerciements inattendus.

Certains remercient leur fils pédé.

Pas seulement pour ce qu’il est.
Mais pour ce qu’il a ouvert en eux.

Pour cette liberté qu’ils ne se sont jamais autorisée.
Et qu’ils peuvent, enfin, effleurer.

Et les « je t’aime », longtemps comprimés,
prisonniers,
se libèrent enfin
de leur cage thoracique.

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Dan Nieders, né en 1995 à Saint-Imier, en Suisse, est un cinéaste et photographe. Après avoir déménagé à New York à l’âge de 20 ans pour travailler dans l’industrie de la mode, il a découvert sa passion pour la photographie et a commencé à explorer sa voix artistique. Le premier court métrage de Dan, sorti en 2022, aborde les thèmes de l’identité de genre et de l’exploration de soi. Aujourd’hui, il occupe le poste de rédacteur en chef à 360°. À travers son travail, Dan vise à amplifier les voix queer, remettre en question les normes sociales et favoriser l’inclusion et la représentation.
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