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La nature serait-elle queer?

Pour la biologiste Brigitte Baptiste, la diversité des genres et des orientations sexuelles au sein de la vie sociale, comme la biodiversité d’un milieu en écologie, sont les signes du caractère foisonnant de la vie et en assurent la richesse et la résilience.

«La nature existe dans un état continu de fluidité et de connexion», estime l’herboriste étasunienne Micaela Foley, «et non dans les distinctions binaires que nous autres, humanocentré·e·x·s, lui imposons pour essayer de lui donner un sens. Le non-naturel et le naturel, l’hétérosexuel et le queer, le vivant et le non-vivant, ce sont des termes et des idées humaines. Il existe d’innombrables exemples du comportement ‘queer’ des animaux, des plantes et des champignons.» (1)

Brigitte Baptiste, qui a dirigé de 2010 à 2019 l’Institut Alexander von Humbolt, à Bogota parle volontiers d’une «écologie queer». Cet institut de recherches biologiques, le plus important d’Amérique latine, lié au ministère colombien de l’Environnement, a pour but de connaître et protéger la biodiversité colombienne. La chercheuse de 59 ans a également intégré de 2015 à 2017 le panel de 25 expert·e·x·s de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), l’équivalent pour la biodiversité du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Brigitte Baptiste est une personne transgenre. Mener une brillante carrière en étant trans* est rarissime. «Quand j’ai pu enfin être moi-même, devenir Brigitte, ma carrière était déjà lancée et mon CV parlait pour moi», explique-t-elle. Selon elle, la biodiversité et l’identité trans* «sont complètement liées. Il y a des vases communicants entre la diversité biologique, la diversité culturelle et la diversité sexuelle» (2).

Une «écologie queer»

«L’idée de queer peut clairement être utilisée pour souligner l’importance de la variété des expressions sexuelles dans la vie», estime-t-elle (3). Pendant longtemps, soulignent Catriona Sandilands et Bruce Erickson dans Queer Ecologies (4), l’hétéronormativité qui prévalait dans notre regard – y compris scientifique – sur le monde et sur les espèces «a endommagé et diminué les connaissances scientifiques en biologie», en nous empêchant de voir des comportements d’une infinie variété. Mais ces dernières décennies, en enlevant leurs œillères, des chercheur·euse·x·s ont pu repérer des centaines de cas d’homosexualité ou encore de changements de rôles sexuels parmi les espèces. «Un bestiaire queer supplante le livre poussiéreux et hétéronormatif de la nature», se réjouissent les deux auteur·e·s. Brigitte Baptiste cite l’exemple d’«espèces telles que le poisson clown qui, lorsqu’il y a trop de femelles ou trop de mâles, peuvent assumer le rôle de genre le plus rare», ou encore des plantes «hermaphrodites, qui changent de sexe ou s’autopollinisent. Certains spécimens du palmier à cire, l’arbre national de la Colombie, sont trans*.»

«La meilleure leçon de la nature est de protéger l’anomalie»

Selon Brigitte Baptiste, on ne peut pas parler de mâles et de femelles comme des catégories fixes. «La théorie queer propose de ne pas continuer à penser le monde comme un espace ‘normal’ mais de comprendre que le monde est étrange (queer), afin de s’adapter à des défis comme le changement climatique. La meilleure leçon de la nature est de protéger l’anomalie car c’est là que l’évolution a généré des réponses, estime-t-elle. Ce qui, dans la nature, peut être considéré comme ‘bizarre’ est nécessaire pour empêcher l’effondrement des systèmes. Quel rôle joue la diversité dans la survie des êtres vivants? «Une insertion du bizarre dans le ‘normal’ est nécessaire pour que la stabilité et les systèmes ne plantent pas. L’écosystème s’adapte aux changements. La nature est queer, elle ne fonctionne pas comme un modèle mécaniste. Ce qui est étrange, c’est de penser que le monde ne change pas», conclut-elle (5). «On vit dans un monde ambigu et ça me paraît génial, car l’ambiguïté appelle le génie et la créativité.»

(1) Micaela Foley, «The Culture of Nature: Queer Ecology and Herbal Medicine», 14 juin 2019, wisdom‧thealchemistskitchen.com

(2) «En Colombie, la championne de la biodiversité est transgenre», Sarah Nabli, 2 janvier 2019, eporterre‧net

(3) «¿Qué es la ecología queer? Entrevista a Brigitte Baptiste, experta en biodiversidad», Paula Jimenez, 28 décembre 2018, pagina12.com‧ar

(4) Queer Ecologies: Sex, Nature, Politics, Desire, Catriona Sanders et Bruce Erickson, Indiana University Press, 2010

(5) «’Nada es más ‘queer’ que la naturaleza’: Brigitte Baptiste», 6 juin 2019, revistaarcadia.com

 

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5 juin 2022   Thèmes: Étiquettes : ,

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