Photo tirée du film «Out in Ost-Berlin»/DR

Femmes de l’autre côté du Mur

Spécialiste du mouvement féministe et lesbien en RDA, l’activiste Samirah Kenawi revient, à l’occasion du 30e anniversaire de la chute du Mur de Berlin, sur sa jeunesse à l’Est et sur son engagement pour la visibilité des lesbiennes.

Samirah Kenawi est née en 1962 à Berlin-Est. Elle s’est engagée très jeune au sein des premiers groupes de travail lesbiens et homosexuels, qui sont apparus au début des années 1980 et ont été pris sous l’aile de l’Église protestante, bastion de la contestation pacifique de la dictature socialiste. À la réunification, elle a créé les archives GrauZone, qui documentent l’histoire du mouvement féministe et lesbien est-allemand non institutionnel. Interview.

– Où étiez-vous le soir du 9 novembre 1989, lorsque le Mur de Berlin s’est effondré?
Samirah Kenawi – Ce soir-là j’assistais à une réunion de Lila Offensive (ndlr: «Offensive violette»), un groupe féministe que nous avions créé quelques semaines plus tôt. Nous étions rassemblées dans un appartement à Berlin-Est, tout près du poste-frontière de la Bornholmer Strasse. Mais nous ne savions rien de ce qui était en train de se passer! Ce n’est que le lendemain, en arrivant sur mon lieu de travail, que j’ai appris la nouvelle.

– Quelles étaient les difficultés auxquelles étaient confrontées les lesbiennes en ex-RDA?
Nous étions invisibles. Il était quasiment impossible de rencontrer d’autres lesbiennes. À Berlin, il y a avait plusieurs cafés et bars gays, mais pas un seul lieu lesbien. Il a fallu attendre que les premiers groupes de travail chrétiens homosexuels voient le jour à partir de 1982 pour que la situation s’améliore. J’ai personnellement eu de la chance de rencontrer des femmes du groupe Lesben in der Kirche (Lesbiennes dans l’Église) peu après avoir fait mon coming-out, puis je me suis engagée au sein d’un autre groupe gay et lesbien durant mes études de menuiserie à Dresde. Mais ces groupes étaient confidentiels, il était impossible de passer une annonce dans le journal pour faire parler de nous. Il y a d’ailleurs longtemps eu un code que les lesbiennes à la recherche d’une partenaire utilisaient pour passer une annonce dans le journal: «Recherche amie tendre». Mais avec l’essor du mouvement gay et lesbien en RDA dans les années 1980, ce code est devenu connu et a dû être abandonné.

Samirah Kenawi. Photo: DR

– L’homosexualité était-elle passible de poursuites en RDA dans les années 1980, comme c’était le cas en Allemagne de l’Ouest pour les gays?
– La situation juridique était meilleure qu’en Allemagne de l’Ouest. La RDA n’avait pas conservé le paragraphe 175, issu du code pénal de l’Allemagne nazie, qui criminalisait l’homosexualité masculine. Jusqu’à la fin des années 1980, les relations homosexuelles entre majeur·e·s et mineur·e·s de moins de 18 ans étaient toutefois proscrites, alors que l’âge minimum était fixé à 16 ans pour les relations hétérosexuelles. Le gros problème, c’était qu’il n’y avait aucun débat sociétal au sujet de l’homosexualité, on n’en parlait pas en Allemagne de l’Est. Cela était lié à la vision étroite, ringarde et petite-bourgeoise des dirigeants de la RDA. Les homosexuel.le.s n’étaient tout simplement pas au programme. Karl Marx n’a d’ailleurs rien écrit au sujet de l’homosexualité, qui est totalement absente de son ordre mondial.

Je n’avais aucun modèle, du coup je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.

– Comment s’est passé votre coming-in, vous qui n’aviez alors aucune idée de ce que c’était qu’être lesbienne?
– (Rires) À part un film hongrois que j’ai vu beaucoup plus tard, il n’y avait absolument aucune référence aux lesbiennes en RDA, pas de livres, pas de discussions à ce sujet, rien. Je n’avais aucun modèle, du coup je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je suis tombée amoureuse d’une femme et j’ai pu vivre cet amour, ça a été le déclic, et à partir de ce moment-là je me suis sentie à ma place dans ce monde.

– Les groupes lesbiens au sein desquels vous étiez engagée menaient-ils également des actions au grand jour?
– Nous voulions rendre les lesbiennes visibles, ce qui était très compliqué. En 1984, par exemple, quelques femmes du groupe Lesben in der Kirche ont eu l’idée d’aller déposer une couronne funéraire avec notre bannière dans l’enceinte de l’ancien camp de concentration pour femmes de Ravensbrück, en souvenir des lesbiennes qui avaient été déportées là sous le régime nazi. Trois jours plus tard, la couronne avait disparu, et la page du livre d’or sur lequel elles avaient laissé un mot lors de leur visite avait été arrachée.

Vous avez fondé les archives GrauZone en 1988, à une époque où personne ne se doutait que le Mur allait tomber quelques mois plus tard. Quel était votre projet?
Nous étions quelques femmes à vouloir créer un centre pour femmes à Berlin, qui serait doté d’une bibliothèque et d’archives. À la réunification, j’avais déjà rassemblé une petite collection de documents et de photos qui documentait le travail des groupes de femmes non-étatiques. Mon but était à la fois de permettre aux Allemandes de l’Est de connaître leur histoire et de montrer aux Allemandes de l’Ouest à quoi ressemblait le mouvement féministe et lesbien en RDA.

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