Le pouvoir de la pelle

Hypnotisés par les baisers, les médias sont avides d’échanges de salive au sommet. Rammstein l’a prouvé dernièrement sur scène à Moscou, comme d’autres avant eux.

Sur scène et à pleine bouche: pendant le concert de Rammstein à Moscou, les guitaristes Paul Landers et Richard Kruspe ont échangé un baiser torride le 29 juillet, aussitôt historique. Politique, l’acte des musiciens fait la nique à la loi punitive de tout acte de «propagande» homosexuelle, en vigueur depuis 2013 dans le pays dirigé par Vladimir Poutine, où l’homosexualité était considérée comme un crime jusqu’en 1993 et comme une maladie mentale jusqu’en 1999. Un environnement particulièrement hostile dans lequel plusieurs cas d’emprisonnements et de meurtres homosexuels ont été rapportés en Russie et en république russe de Tchétchénie depuis 2017. Ahurissant. Dans ce contexte, Rammstein ripostait à l’homophobie extrême, quelques jours après l’assassinat le 19 juillet d’Elena Grigorieva, militante des droits LGBT.

Avant son concert dans la capitale russe, Rammstein avait entamé sa croisade en agitant un énorme drapeau arc-en-ciel lors d’un concert en Pologne, en pleine polémique sur les autocollants anti-LGBT distribués par un magazine et l’attaque de la première marche des fiertés de Bialystok. Ironie du sort, le soutien arrive parfois de là où on l’attend le moins: plus connu pour les effets pyrotechniques de ses shows gigantesques – sa marque de fabrique – le groupe berlinois de metal industriel n’avait jamais capitalisé sur son potentiel d’icône gay engagée jusqu’ici. Personne ne se plaint de cet engagement inattendu.

On n’arrête pas une formule gagnante
La recette du coup de langue sous les projecteurs a fait ses preuves depuis que les médias existent, Rammstein aurait eu tort de s’en priver. Politique, pop ou royale, la pelle, redoutable outil de communication, marque les esprits en scellant des destins à tout jamais.

On pense instantanément au torride baiser de Leonid Brejnev et Erich Honecker, immortalisé le 5 octobre 1979 à Berlin, lors du trentième anniversaire de la République démocratique allemande, en pleine Guerre froide. Le cliché fera le tour du monde, à commencer par la couverture de «Paris Match» avant d’être reproduit sur le mur de Berlin pour entamer sa deuxième carrière de grand favori d’Instagram pour les touristes de passage. L’auteur de la photo originiale, Régis Bossu, au service de l’agence photo Sygma écrira plus tard dans son journal: «Ce très chaud baiser ne pouvait que faire fondre une guerre froide, n’est-ce pas?»

Reine de la pop et princesse du white trash
Dans un registre plus pailleté, Madonna et Britney Spears ont marqué l’histoire de MTV en échangeant un bref mais néanmoins sexy baiser (avec la langue, oui!) devant les caméras médusées de la chaîne musicale, lors des Video Music Awards à New York en 2003. Au sommet de sa carrière, Madonna dominait alors le monde. Ultra-consciente de son statut de reine de la pop qu’elle a construit de toutes pièces, elle descendait de son piédestal pour désigner sa digne héritière entre les deux concurrentes de l’époque: Britney Spears et Christina Aguilera, noiraude pour l’occasion. Le choix de Madonna se porte sur la première, blonde comme elle et rendant hommage à la robe de mariée de «Like a Virgin».

Vampirisée à tout jamais par le baiser de son idole face au monde, Britney ne savait pas encore que la pelle allait l’enfermer pour toujours dans son statut de princesse de la pop. Un statut exigeant la fraîcheur de la jeunesse, à moins d’être smart comme Kylie Minogue.

Le baiser du mensonge
Le 29 juillet 1981, 750 millions de téléspectateurs assistaient au «mariage du siècle», celui du prince Charles et de Diana Spencer. La robe de la mariée, sa coupe méchée, son avancée tremblante au bras de son père dans l’immense cathédrale Saint-Paul à Londres: tous les ingrédients du parfait conte de fée étaient présents. Clou du spectacle, les jeunes époux allaient électriser la foule au pied de Buckingham Palace en échangeant un bref baiser au balcon du palais. Timide, romantique, pudique: tous les adjectifs allaient inonder les colonnes de la presse people de l’époque pour décrypter l’hygiénique échange de mise entre les deux «amoureux».

L’histoire nous apprendra qu’il s’agissait en fait d’une illusion d’optique et qu’en coulisse se tramait la tragique épopée de Lady Diana, cocue et incomprise dès les premières heures de son mariage. Mâchant sa vengeance, elle allait reléguer la famille royale au deuxième plan en manipulant les médias avec une virtuosité sans précédent avant de finir sa course avec les paparazzis la nuit du 31 août 1997 à Paris.

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