Bandapar, de vieux coupons en kimonos aux allures 80s.

Slow, clean & chic

En plein essor, la slow fashion fait son chemin dans la rue comme dans les esprits. Nous sommes allés à la rencontre de trois créatrices romandes qui pensent la mode autrement.

Grosse gueule de bois pour le capitalisme triomphant des décennies passées: l’idée de la mondialisation à tout prix a fini par s’auto-cannibaliser et les grosses firmes commencent à trembler face à l’émergence d’une nouvelle manière de concevoir la mode, faite de bric et de troc. A force de voir les mêmes enseignes partout dans le monde, les villes ont peu à peu perdu de leur identité propre, se lamente-t-on de Londres à Genève, de Lausanne à New York.

Pour contrebalancer le courant, certains acteurs locaux proposent des alternatives réjouissantes fondées sur le partage, le plaisir et l’éthiquement correct. Un élan positif en réponse aux prédictions les plus sombres des climatologues et écologistes sur les années à venir.

Plaisirs partagés
Lucy de Dea a 28 ans. Dans sa grande chambre lumineuse qu’elle occupe dans l’appartement qu’elle partage en colocation à Lausanne, elle a installé ses machines à coudre sur une table haute où elle coupe ses pièces. Bien alignées sur les portants, ces dernières attendent d’être dévoilées au LAB Lausanne lors d’un événement dimanche 30 juin. En harmonie avec l’époque, elle a baptisé sa marque Aujourd’hui. Une façon de rappeler, l’air de rien, que ce qui compte c’est maintenant, pas hier ni demain. Chez elle, pas de folie des grandeurs ou de rêves de grosses productions. Au contraire, elle tient à conserver le plaisir de créer et coudre ses vêtements de A à Z, selon ses envies et les tissus qu’elle ramène pour la plupart de voyages.

Aujourd’hui, la marque made in Lausanne, a vu le jour fin juin 2019.

Cette notion de plaisir chez elle est contagieuse. «Il y a beaucoup de souffrance dans la confection en grande série pour des pièces qui ne coûtent que cinq francs», observe-t-elle très justement. «Je propose le contraire, des pièces uniques dans lesquelles je transmets le plaisir que j’ai à les faire». Et ça marche, cette aura particulière se ressent lorsqu’on enfile un de ses vêtements. «Spirituellement parlant, c’est un concentré de bonnes énergies», souligne-t-elle. Dans sa collection, on trouve beaucoup de tops en jersey pensés confortablement allant au-delà des considérations des genres.

Un imprimé fleuri ou un décolleté dans le dos s’appliquent autant à un homme qu’à une femme. Dans sa démarche, elle invite les gens à (re)découvrir son métier et les nombreuses heures qu’exige la confection maison pour contrer les mauvaises habitudes des prix cassés instaurées par les multinationales de la mode. Pour pouvoir pratiquer des prix abordables, elle évite les intermédiaires. «Plutôt que des points de vente, je privilégie les événements ou des popups, cela reste de l’amusement!», se réjouit-elle. Couturière depuis dix ans, elle nourrit son inspiration de ses voyages en Asie: «A 20 ans, j’ai fait un premier voyage de deux mois au Japon, j’ai adoré. J’avais ce sentiment d’état d’esprit des gens qui bougent ensemble, pour le bon fonctionnement de la société. Je suis restée amoureuse du pays et j’ai toujours ce besoin d’y retourner.»

Du Vietnam et de Séoul, elle a gardé le goût des formes sobres et élégantes et le style unisexe. On retrouve cette touche asiatique dans ses créations inspirées notamment par des kimonos.

Revalorisation par l’autorecyclage
Dans la pentue et pavée rue de la Mercerie, la marque lausannoise Laboratoire existe depuis bientôt 20 ans. A sa tête, Maryll Crousaz a décidé de ralentir la cadence de la production en recyclant ses anciennes collections. Un nouveau souffle salutaire pour la designer: «Début 2018, notre collection d’été qui devait s’appeler Fatal était en phase finale de production. J’ai réalisé que cette pression permanente n’était plus possible pour moi. En voyant le stock et ses pièces endormies, j’ai pensé: «pourquoi doit-on continuer de fabriquer, alors qu’il y a déjà trop de choses sur Terre?»

Laboratoire a trouvé un second souffle en recyclant ses anciennes collections. Photo: Noura Gauper

Qui n’a jamais eu ce sentiment frustrant de n’avoir plus rien à se mettre devant une armoire pleine à craquer? En se réappropriant le sens propre du nom, Laboratoire transcende l’obsolescence du vêtement qui dort au fond d’un placard pour lui redonner une seconde vie. «Tout est allé très vite, précise-t-elle, même si cela faisait un moment que j’avais cette conscience et ce besoin de produire propre». Surtout, produire moins, voire le strict nécessaire, éviter les surplus et le poids du stockage. En renouant avec plus de liberté, l’énergie s’est rapidement mise en place. «J’avais envie de recentrer sur le lieu, la boutique, les gens qui gravitent autour, sur Lausanne», dit-elle. «C’était un point très important pour moi. Nous sommes une bonne équipe et j’aime m’entourer de gens inspirés, inspirants et positifs. Au-delà du vêtement, c’est le partage qui m’intéresse».

Là encore, ça fonctionne. L’énergie positive, voire éclatante, saute aux yeux et au corps dès qu’on passe le pas de porte de l’enseigne. Maryll a retrouvé l’inspiration par le biais de ce processus créatif et instinctif.

Des coupons chinés
A Genève, Mahi Durel se présente sur son compte Instagram comme «l’acheteuse assidue pour la Wood Friperie. Bricoleuse, faiseuse de tout et rien. Fréquenteuse sans fin des marchés aux puces». Couturière et styliste de formation, elle a travaillé à New York avant de revenir en Suisse. Quelques années après la fin de sa marque Well Behaved, elle reprend les chemins de la création avec Bandapar, une collection à base de lots de tissus et coupons chinés au gré du temps. «Avec la fripe, je découvre beaucoup de pièces aux coupes absolument dingues et des emmanchures particulières. C’est ce qui m’a inspirée pour refaire une collection de vêtements. J’aime les volumes des épaules, l’ampleur dans les manches des années 80, c’était une décennie extravagante, limite dégueu, mais ça avait son charme», sourit-elle. Kimonos matelassés et imperméables aux manches troisquarts très évasées et fronces se côtoient sur les portants de la collection.

Bandapar, de vieux coupons en kimonos aux allures 80s.

Une fois son stock d’anciens métrages épuisé, elle ne sait pas encore si elle continuera: «Quand j’en aurai plus, peut-être que j’arrêterai ou alors je ferai des one-shot en séries limitées». De séries limitées en pièces uniques, on ne peut que se réjouir de cette nouvelle vague où l’éthique fait la nique au toc.

Infos pratiques
» facebook/Aujourd’hui
» le-laboratoire.com
» Bandapar, Wood Friperie, Genève

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