Dieu est-il homophobe?

La religion et l’homosexualité n’ont jamais fait très bon ménage, que le Dieu invoqué soit appelé Allah, Shiva ou le Saint-Esprit. Enquête sur un désamour qui dure depuis la nuit des temps.

Noël a beau s’approcher, les homosexuels qui vivent dans des sociétés religieuses n’ont pas le cœur à la fête, exclus, condamnés ou même tués au nom d’un Dieu qui haïrait leurs préférences. Le contexte culturel et politique joue bien entendu un rôle crucial – la Turquie et l’Afghanistan sont deux pays dont la population est musulmane, mais il vaut mieux vivre dans le premier que dans le second quand on est gay. Reste que lorsqu’ils parlent d’homosexualité, les textes fondateurs ne font souvent pas dans la dentelle. Spécialiste des religions et du genre aux universités de Strasbourg et de Fribourg, Nadine Weibel explique que «les religions sont fondées sur une culture patriarcale. Leur but est avant tout de normaliser la société, et de préserver la lignée – d’où l’importance de savoir qui est le père.» En mettant la famille au premier plan, ces institutions veulent réguler la sexualité. «L’idée d’un modèle normé de société à suivre est prépondérante.» Pour Nadine Weibel, celles et ceux qui militent pour les droits des femmes et des homosexuels ont de nombreux points en commun. «Certains se réfèrent à un mythe qui voudrait que la société était plus égalitaire dans les premiers temps de leur tradition religieuse. Certaines musulmanes féministes affirment ainsi qu’au temps du prophète Mohamed, les femmes jouissaient d’une position bien meilleure qu’aujourd’hui. De même, certains chrétiens gays soutiennent que les églises des premiers temps bénissaient des unions entre hommes», explique-t-elle.

Une insupportable transgression
Si être homosexuel reste une insupportable transgression aux yeux de la majorité des institutions religieuses, en Europe de l’Ouest, les mentalités changent. «Ce qui n’est pas le cas dans le monde musulman», souligne Nadine Weibel. Les associations qui réunissent des musulmans gays ne datent d’ailleurs que de quatre ou cinq ans et se concentrent principalement en Grande-Bretagne. Celles qui regroupent des juifs sont les plus nombreuses. Quant aux chrétiens, ils peuvent se référer à l’association française «David et Jonathan» qui aura quarante ans l’an prochain. Pourquoi David et Jonathan? «Dans le livre du roi David, on en parle en disant d’eux que  » leur amour était plus grand que celui des femmes « , un passage qui peut être perçu comme ambigu», explique Denis Müller, professeur de théologie à l’université de Lausanne et auteur de plusieurs écrits sur la question. Mais pour lui, le raisonnement selon lequel Dieu ne peut qu’aimer les homosexuels étant donné qu’Il est amour et que les homosexuels s’aiment est un peu simpliste. «Après tout, dans la Genèse, ce sont bien Adam et Eve, et non David et Jonathan, qui sont à la base de l’humanité!», dit-il. Denis Müller souligne cependant que la théologie ne tirera probablement jamais de conclusion définitive au sujet des homosexuels. Et tandis qu’ici le débat n’en finit pas, ailleurs, c’est au nom de Dieu que l’on fait payer le prix fort à celles et ceux qui ont commis un crime: celui d’aimer.

Abomination et compassion…
Nous avons rencontré les représentants de religions monothéistes pour qu’ils nous expliquent le point de vue officiel de leurs confessions respectives au sujet de l’homosexualité.

Serge Molla

Pasteur de l’Eglise protestante réformée

«Ça n’a aucune conséquence.»

Accueillir les homosexuels sans discrimination et sans jugement, c’est la décision qu’a prise le Synode vaudois il y a trois ans et demi «en accord avec les églises européennes issues de la réforme», précise Serge Molla. Les responsables de l’Eglise statuent par ailleurs qu’il est possible de nommer un pasteur homosexuel. «Personne n’est tenu de le dire mais si quelqu’un le fait sa voir, ça n’a aucune conséquence», affirme-t-il. Accueil et discussion franche, le programme de l’Eglise réformée a de quoi réjouir. Impossible cependant de parler avec les deux pasteurs gays nommés dans le canton de Vaud. Serge Molla interprète leur refus comme une volonté de rester discrets sur leur vie privée. Si l’Eglise réformée ne célèbre pour l’instant aucun mariage gay, elle «veille à l’accompagnement de tels couples», affirme Serge Molla qui précise que le débat progresse chaque année. «En tant qu’Eglise protestante, nous sommes très attentifs au contexte dans lequel on vit, et les choses évoluent», conclut-il.

Frère Michael Sherwin

Professeur d’éthique à la Faculté de théologie de Fribourg

«C’est un désordre qui mérite notre compassion.»

Interrogé sur la manière dont l’Eglise catholique considère les personnes homosexuelles, le dominicain souligne que «l’être humain a été créé à l’image de Dieu. Par conséquent, il a une valeur infinie. Aucune souffrance, aucun défi ne peut détruire cette réalité.» Il estime que la société moderne ne comprend plus à quoi sert la sexualité. Or, pour l’Eglise, elle ne peut s’exprimer qu’à travers le mariage, «dans un rapport ouvert à la procréation qui amènera sur terre un autre être humain ayant vocation à vivre avec Dieu».

Le Vatican a donc la conviction que «l’homosexualité» est un désordre qui mérite notre compassion. «Nous devons absolument dire à ces gens qu’ils sont aimés de Dieu. Les valoriser, c’est crucial!» Mais, en même temps, «l’Eglise affirme que les actes homosexuels n’amènent pas à la joie ou à la paix». Une personne gay peut-elle entrer dans les ordres? «Si elle s’engage à vivre la chasteté et le célibat, il n’y a en principe pas de problème. Mais dans le contexte actuel, le Vatican peut l’en empêcher», conclut Michael Sherwin.

Photo: © Patrick Gillieron Lopreno

Lionel Elkaïm

Rabbin de la communauté israélite de Lausanne

«Il faut les aider à retrouver leur équilibre.»

Pour le rabbin, «l’être humain a été créé pour partager sa vie avec une personne du sexe opposé». Il cite la Torah qui dit que l’homme quittera son père et sa mère pour ne devenir qu’une seule chair avec sa femme. «Comment réaliser cela? Par l’union et la procréation! C’est la venue d’un enfant qui rend l’avenir possible et qui couronne l’union conjugale. Or, les couples homosexuels ne peuvent réaliser cela», souligne-t-il. Lionel Elkaïm note que si la Torah «n’aborde pas la question de l’homosexualité féminine, elle condamne les unions entre hommes». Comme le judaïsme ne peut réprouver quelqu’un qui n’a pas choisi sa situation, le rabbin en déduit que «l’homosexualité est un choix. Au cours de son évolution, l’homme peut connaître des moments de doute, où il se sent attiré par une personne du même sexe. Le tout, ensuite, c’est de choisir.» Et si l’homosexualité masculine était auparavant passible de mort, Lionel Elkaïm soutient qu’aujourd’hui le judaïsme se montre compréhensif à l’égard des homosexuels, sans pour autant légaliser ce choix de vie. «Ces personnes vivent une grande épreuve et une grande souffrance. Il faut les comprendre et les aider à retrouver leur équilibre.»

Photo: © Gerald Bosshard

 

Que dit l’islam?
Les représentants de l’islam que nous avons rencontrés ont clairement exprimé leur conviction par oral, puis se sont rétractés partiellement dans la version qu’ils voulaient voir publiée dans 360°. Voilà pourquoi nous avons décidé de ne pas retranscrire des propos édulcorés.

L’islam, qu’il soit chiite ou sunnite, condamne sévèrement l’homosexualité, en se basant entre autres sur les sourates coraniques traitant de Sodome et Gomorrhe: «Certes, vous assouvissez vos désirs charnels avec les hommes au lieu des femmes! Vous êtes bien un peuple outrancier» (Coran 7, 81) et: «Accomplissez-vous l’acte charnel avec les mâles de ce monde? Et délaissez-vous les épouses que votre Seigneur a créées pour vous? Mais vous n’êtes que des gens transgresseurs» (Coran 26,165-166). Les punitions prévues pour l’homosexualité masculine – on ne parle nulle part des lesbiennes – diffèrent d’un pays musulman à l’autre selon l’interprétation de la charia, la loi islamique: elles vont de la prison à la mise à mort par lapidation. Yousouf Qaradawi, un prédicateur égyptien très influent dans le monde arabe, estime que les homosexuels sont responsables de la pédophilie et du VIH et, de manière générale, l’homosexualité est perçue comme un choix «abominable» qui va à l’encontre de la nature et de la volonté de Dieu.

…L’hindouisme et bouddhisme?
Au sein du bouddhisme, les ouvrages ou les initiatives au sujet des gays sont peu nombreux. Les groupes homosexuels invoquent la compassion qui est au coeur de la doctrine bouddhique pour dire qu’ils ne peuvent être condamnés. Les sociétés bouddhistes comme la Thaïlande sont reconnues pour leur tolérance ; en revanche, le dalaï lama, figure de proue du bouddhisme tibétain, a déclaré en 2005 dans le magazine Metro que «comme le christianisme, le bouddhisme recommande d’éviter les relations sexuelles avec quelqu’un du même sexe. Mais, d’un point de vue social, cela ne pose pas de problème pour les gens n’ayant pas de foi particulière, du moment que les rapports sont protégés.» Il avait auparavant précisé assimiler l’homosexualité à une mauvaise conduite sexuelle selon le troisième principe du bouddhisme. Les groupes hindouistes se réfèrent quant à eux à certaines pratiques du kama sutra qui seraient ouvertes à l’homosexualité. Mais l’Inde d’aujourd’hui n’a plus rien de permissif. L’homosexualité est punie de prison dans la plupart des états et les mouvements fondamentalistes comme celui de l’ «hindusittva» sont connus pour leur homophobie. Les groupes gays mettent souvent en avant les hijra, ces hommes à l’identité sexuelle ambiguë et qui sont regroupés en une caste de chanteurs et de danseurs. Ils vivent cependant en marge de la société qui les considère avec un mélange de respect et de méfiance.

Une «maladie guérissable»?
Si un jour, un évangéliste américain veut vous soigner de vos néfastes penchants, dites-lui que votre pasteur s’appelle Mel White. En deux secondes, votre interlocuteur aura décampé. Ledit Mel White a en effet provoqué un scandale national lorsqu’il a fait son coming out en 1993: lui qui était le «nègre» de célèbres pasteurs évangélistes tels que Billy Graham ou Jerry Falwell a quitté sa femme pour… un homme, Gary Nixon. De quoi aller en enfer même s’il a essayé de se débarrasser de son «péché» par la prière, la psychanalyse, les médicaments et les séances d’exorcisme. Ce qui compte, c’est que pour la majorité des 70 à 80 millions d’Américains qui adhèrent à un mouvement évangélique, l’homosexualité est une punition divine.

D’autres se vantent d’avoir réussi là où Mel White a échoué: les pasteurs gays repentis. L’un d’eux, Andrew Comiskey, a un blog explicite (formerlygay.wordpress.com) et a écrit dans un de ses livres: «Chaque fois qu’un individu, chrétien ou non, abandonne son corps à autrui pour en recevoir une gratification érotique en dehors de l’alliance hétérosexuelle du mariage, il rend un culte à Baal». Un autre repenti, Tim Wilkins, écrit que «le contraire de l’homosexualité, c’est la sainteté!» sur christiananswers.net. Etre gay, dans certains coins des Etats-Unis, ce n’est pas seulement un péché, c’est aussi une insulte politique. Le Tea Party (mouvement très conservateur) a ainsi fait pression sur Lindsay Graham, un républicain, pour qu’il avoue sa supposée homosexualité. Il ne doit pas être le seul. Et si vous croyiez être à l’abri en Europe, détrompez-vous: le quotidien français «Le Point» racontait début novembre qu’à Toulouse, une association évangéliste propose des cours pour vivre une «saine hétérosexualité». Ça vous tente?

A découvrir

Quelques pistes, loin d’être exhaustives, pour poursuivre la réflexion.

Sites Internet
http://www.davidetjonathan.com/
Un site français très complet, qui vise principalement un public gay chrétien, avec témoignages, vidéos, livres et adresses utiles.
http://www.beit-haverim.com/
Le portail français pour les gays et lesbiennes juifs de France, qui présente une des plus anciennes associations traitant du sujet: «Beit Haverim» a été crée en 1977!
http://www.homosexuels-musulmans.org/
Un des nombreux site Internet qui propose une aide aux personnes de confession musulmane, et des pistes de réflexion à travers des textes novateurs et des réunions.

Livres
«Gay Kâma Sûtra», Terry Sanderson, 2003, Editions Contre-Dires. Un livre amusant et instructif sur la manière dont le fameux livre aborde la question de l’homosexualité!
«Gays et lesbiennes: humanité, amour et spiritualité», éditions Saint-Augustin, 2009. Deux prêtres spécialisés dans l’accompagnement spirituel se sont interrogés sur la place des homosexuels dans l’Eglise, et la manière de les accueillir.
«La sexualité en Islam», Abdelwahab Bouhdiba, Editions PUF, 2003. Une réflexion sur la place de l’érotisme et de l’homosexualité dans l’islam.

Films
«La bulle», Eytan Fox, 2003. L’histoire de trois jeunes Israéliens, une femme et deux hommes, qui vivent en cherchant à ignorer le conflit israélo-palestinien. Un jour, le regard de l’un d’eux croise celui d’un Palestinien à un checkpoint… Un film bouleversant.
«Tu n’aimeras point», Haim Tabakman, 2009. Une oeuvre remarquable qui aborde la question ultra-taboue de l’homosexualité dans les milieux ultra-orthodoxes en Israël.
«A Jihad for love», Parvez Sharma, 2007. Le réalisateur a promené sa caméra en Inde, au Pakistan, en Iran, en Egypte, en Afrique du Sud, au Moyen-Orient et en France, et donné la parole à des gays musulmans.

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