Mais où sont passées mes années 80!?

Frédéric, 35 ans, Yann, 30 ans, et Stéphanie, 36 ans, ont testé les soirées «Celebreighties » qui font le bonheur des premiers et derniers vendredi soir du Cult Club de Lausanne et du B’Club de Genève. Importées de Zurich, où elles ont fait un tabac, les « Celebreighties » sont interdites au moins de 28 ans (vérification de la carte d’identité à l’entrée) et distillent les tubes qui ont fait des années Tapie les années Clubs. Sauf que. A lire nos envoyés spéciaux, il y a années 80 et années 80…

«On a risqué l’inculpation»
Echange d’impressions entre Frédéric et Yann au lendemain de la soirée.

—–Message d’origine—–
De : Frd Vallotton [mailto:frevall@hotmail.com]
Envoyé : samedi, 5. février 2005
À : Gerdil-Margueron, Yann
Objet : post lux …

Salut mon gros,
Alors, remis de la foire aux désespérées?! Toutes ces femmes maquillées comme des bagnoles volées, on était vraiment à carnaval! A croire que la soirée était soutenue par Jallut peinture. Au deuxième degré, c’était instructif… on n’aurait pas eu assez d’une année entière pour rencontrer toutes celles qui étaient prêtes à nous glisser leur n° dans le slip. Caramba, si l’homme descend du singe, il est en train de remonter, selon son sexe, vers la guenon et le bourrin! J’ai rencontré deux copines qui étaient à la soirée, en allant acheter le journal! Elles ont évalué la proportion à un homme pour quatre dames et faut voir l’homme!!! Tu as repéré de la honteuse? en tout cas, avec nos cravates, c’était la proposition de mariage illico. Tu crois qu’il y avait un noceur dans la salle, ou quelqu’un qui s’amusait? Je t’envoie une photo de ta rose… je pense que tu as dû oublier… tu m’as offert des roses au beau milieu de cette cohue… A plus, certainement pas très tôt, tu dois avoir mal aux cheveux.

From: yanngerdil@hotmail.com
To: frevall@hotmail.com
Subject: RE: post lux …
Date: Sat, 5 Feb 2005

Mal au cheveux, oui, mais c’est pas grâce aux tristesses des celebr’machins… Qui, mais dites-moi qui dans les années 80 écoutait ces tubes pour divorcée peroxydée en virée FM dans sa Renault 5 Turbo direction le Macumba de Saint-Julien-en-Genevois??!! Le seul hystérique qui m’a tiré la cravate, c’est le mec de la sécurité, et c’était pas pour me parler de mes yeux: «Descendez de ce bar, c’est pas fait pour danser! Arrêtez de pogoter, on n’est pas dans une soirée punk! » J’ose à peine croire mon approximative mémoire: y avait-il hier soir seulement UNE personne ayant vraiment vécu les années 80? Parce que si mes souvenirs sont bons, utiliser le bar comme promontoire était une règle, pogoter un hommage, et aucun DJ ne se serait jamais aventurer à balancer «Still loving you» de Scorpio à moins de chercher les coups. Bon, par contre pour la boîte, c’était tout bénéf’: personne qui danse, ou du moins qui ose prétendre à conjuguer ce verbe, et plein de monde confortablement installé sur les fauteuils comme devant sa TV à mater Christian Defaye engueuler Claudette. Du coup, les bouteilles de champagne se succédaient à un rythme effréné, les caisses du bar ont dû apprécier… C’est qu’ils ont de la thune les vieux qui pleurent sur Claude François. T’es sûr que c’est moi qui t’ai offert des roses? Ne me dis pas qu’en plus y avait des vendeurs de roses?!

De : Frd Vallotton [mailto:frevall@hotmail.com]
Envoyé : mercredi, 5. février 2005
À : Gerdil-Margueron, Yann
Objet : post lux …

oui, oui, tu m’as bien offert une rose mais, comme tu l’as si bien dit, on ne s’amusait guère et tu n’avais pas bu que de l’eau! Faut croire qu’on se fait vieux… Ce qui expliquerait la mobilité réduite des participants. Rien à voir avec les chorégraphies de Madonna au Boy’s ou avec la folie décadente et mitterrandienne du Scala, 81, Grace Jones en CX, des brushings hallucinants et les garçons qui s’aiment dans l’escalier. C’était brûlant et doux comme la dernière cigarette du condamné, par un matin frileux… A ce propos, je suis sûr que tous nos gentils petits GM avaient leur petite voiture qui les attendait bien au chaud dans le parking en dessous… dans les eighties’ on sort de boîte transi et on marche un peu dans le silence tremblant de la nuit mourante jusqu’au prochain taxi.
Au chapitre vroum-vroum, merci pour la Renault 5, effectivement, Bob Morane, Indochine et compagnie, j’écoutais ça dans la voiture de ma mère, ça remontait même à sa 127!
Quant au bar, gourmande! effectivement, ils étaient faits pour que des jeunes filles hystériques et court vêtues, prises de boisson ou d’autre chose, s’y juchent et y agitent leur poitrail pas encore siliconé. Aurais-tu vraiment osé monter sur cette planchette mal peinturlurée au risque de t’effondrer parmi une foule certainement déjà sujette à l’ostéoporose et te retrouver inculpé de coups et blessures, d’attentats à la pudeur et de dégradation de mobilier?! Voyons, les eighties version début de XXIe siècle sont solubles dans l’eau, incolores et quasi inodores. Les organisateurs les auraient volontiers vendues en poudre s’ils n’avaient pas craint de dangereux rapprochements…

From: yanngerdil@hotmail.com
To: frevall@hotmail.com
Subject: RE: post lux …
Date: Sat, 5 Feb 2005

sa 127? Kézako?
Ah, Grace Jones… «Slave to the rythm»… l’esthétique Jean-Paul Goude… «T’as le ticket chic, t’as le ticket choc»… Werner Jecker signe l’affiche de l’expo «Vogue» du Musée des Beaux-Arts de Lausanne, depuis intégrée à la collection du Moma de New York… Comme me le rappelait Pierandré à l’instant au téléphone, avant de sortir en clubs dans les 80 de Calvingrad, on se réunissait dans le salon de coiffure de Michel à l’Usine et on se teignait les poils du pubis pour révéler les couleurs plus tard sous les spotlights. Ce qui me rappelle cette phrase tirée du «Journal d’Andy Warhol»: «Aujourd’hui, j’avais un tas de trucs à faire, mais j’ai décidé de rester à la maison et de me teindre les sourcils.» Toute une philosophie, definitely…
Je crois que ce qui me surprend le plus dans ces soirées, c’est qu’elles rencontrent un tel succès, partout en Suisse: après avoir été «inventées» à Zurich, les voilà qui essaiment à Lausanne et Genève, avec un égal succès. 2 heures de queue pour y accéder, ça me laisse pantois. Un revival nostalgico-dépressif inspiré par la morosité économique et culturelle actuelle? Ou, fendons-nous d’un nouveau concept lourdingue: acculturation des sous-cultures urbaines?
Ouf, mal à la tête, trop réfléchi… Il reste de l’Alka?
Baci da Rimini

Yann Gerdil Margueron et Frédéric Vallotton

«Et en plus, personne me drague!»
Stéphanie cherchait le mec qui joue du piano debout, désespérément…

«Au beau milieu de la foule, je le reconnais c’est lui», chantait France Gall avant les années 80. La foule, c’est vrai, était compacte ce soir de Celebreighties, mais pour y reconnaître quelqu’un tintin. Précision, reconnaître quelqu’un dans le sens «flasher sur», comme on disait à l’époque. Et dans le genre «flash», on peut mieux faire. Là, c’est vraiment papa, maman et les amis ont appelé la baby-sitter pour aller faire trois pas de danse -et quand on dit trois c’est trois, pas un de plus avant le week-end en famille. Et surtout, on ne rentre pas trop tard, la babysitter, c’est de plus en plus cher. Tiens, ça me fait penser que je faisais babysitter dans les années 80, un peu d’argent de poche pour aller danser le samedi soir. N’en déplaise aux trentenaires et quadras qui usent de la nostalgie comme une fontaine de jouvence à l’eau frelatée, les choses ont changé. Entre deux reprises sur la piste de danse (on ne disait pas encore dancefloor), une amie m’a fait remarquer que «la différence aujourd’hui est qu’on comprend les paroles des chansons». C’est sûr, les notions d’anglais à l’époque étaient plutôt basiques. Tant mieux, car les paroles des chansons, entre autres «Sweet Dreams» de Eurythmics, ont tendance à nous ramener à la réalité, celle d’une société qui, hier comme aujourd’hui, a du mal à communiquer. Question communication donc, pour revenir à notre inconnu dans la foule, notons la disparition totale du plan drague. Entre papa-maman et les amis, les visiblement collègues qui ont fait péter la bouteille de champagne et les groupes de copines, inutile de chercher le regard pétillant qui ne vous lâchera plus de la soirée. Il n’existe pas. Au bar, les hommes sont plus pressés de vous écraser les pieds que de vous offrir un verre. Vous leur rendez donc la pareille sur la piste en pogotant, un poil diablesse, un poil coquine. Et le seul regard que vous obtenez alors est un éclair enragé…
Reste que, comme dans toutes les bonnes histoires de soirées foirées, on n’échappe pas à celui qui a décidé de jouer la cerise sur le gâteau, le dragueur lourd. Celui qui interrompt votre discussion, qui ne vous lâche pas, qui veut absolument connaître tout de vous sans avoir dit une seul fois son nom ni fait un compliment. La différence avec les années 80, c’est qu’aujourd’hui vous avez le cran de lui le lui dire: «Oui, tu me déranges, casse-toi!»

Stéphanie Billeter

PS: le week-end prochain, on se fait une intégrale Derrick en imper et vieilles BMW, virée dans le Gros de Vaud: quitte à se foutre le blues, autant s’immerger dans une Dicso Mobile à Orbe.