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Sous les dunes, la jungle

Le belvédère à l'extrémité sud de la station balnéaire domine les dunes, sauvages à plus d'un titre, de Maspalomas. Photos F.T.

Quand la scène homo se marie au tourisme de masse, cela donne Playa del Inglés, une incroyable tour de Babel gay sur l’une des plus belles côtes des Iles Canaries. Petit tour des coulisses de ce paradis lowcost.

Une esplanade qui s’ouvre sur de splendides dunes de sable. Au loin, un ruban bleu: l’Atlantique. C’est sur cette toile de fond que défilent bon nombre des 300’000 gays et lesbiennes venus ici de toute l’Europe, comme en pèlerinage. Car Playa del Inglés est un sanctuaire. Un sanctuaire du sexe, du soleil à outrance et du laisser aller total. On se balade main dans la main, on fricote, on étrenne minishorts et débardeurs moulants – que l’on n’osera porter qu’ici – ou on dévoile l’audace ultime: ces arabesques fraîchement tatouées sur le haut des fesses. «Ce n’est pas un lieu à la mode, c’est une endroits pour les gens communs. A Sitges, par exemple, tout le monde a une attitude, on se toise. Tandis qu’ici on se fait plaisir, et on se fiche de paraître ridicule», résume Pedro, coordinateur de la revue LGBT des Canaries «Uxxs».

Avec des températures estivales toute l’année, l’archipel est béni des dieux du tourisme, et de leurs messagers ailés, les compagnies low-cost. Or, cette bonne fortune, Playa del Inglés la doit à des promoteurs privés, débarqués il y a tout juste 50 ans. Ils y ont construit les hôtels et bungalows, mais aussi les infrastructures. Certaines rues portent d’ailleurs leur nom: avenues Kuoni, Tui, Thomson Holidays… On dit que le Général Franco avait hésité à lancer son pays dans le tourisme de masse, craignant une possible «contamination idéologique». Il n’avait pas tout faux, puisque Playa del Inglés, dès les années 1970, servit de refuge aux homos persécutés de la capitale de l’île, Las Palmas. «La police ne voulait pas savoir ce qui se passait ici», explique Pedro. Mais ce milieu fut bientôt éclipsé par une foule de bistrotiers, cuistots ou transformistes venus ouvrir des répliques des cabarets de Manchester ou des bars cuir de Hambourg sous un ciel radieux.

Souk gay sur trois étages
C’est dans les «centres commerciaux», pépinières de bazars chinois ou marocains, de supérettes et de restaurants «internationaux», que la scène gay s’est surtout développée. L’un d’eux s’est imposé comme le pôle d’attraction gay: le Yumbo. Trois niveaux de terrasses et de galeries, où se nichent actuellement une cinquantaine de bars et discos gay, sans compter les boutiques, saunas, restos… Même le kebab arbore un rainbow flag. Mais attention: ici, les clichés glamour, clean et fashion du marché gay en prennent un coup. De jour, on contemple la peinture défraîchie, les dallages rafistolés, les plafonds crasseux tombant en miettes. La nuit, il y règne une odeur de friture et de bière, et c’est au milieu d’un fatras d’enseignes néons et de guirlandes, dans une cacophonie mêlant Lady Gaga, schlagers et spectacles de travestis que déambulent les touristes, ravis.

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Dans la presse locale, on s’inquiète de l’état des installations touristiques, «une honte». Le Yumbo, construit à la va-vite en 1982, est régulièrement épinglé. Dernièrement, la ministre régionale du Tourisme a exclu toute intervention, renvoyant la balle aux propriétaires de l’édifice. Une réfection? Impensable pour les patrons de bars, qui ne veulent pas entendre parler d’une fermeture, même partielle. «La mentalité, ici c’est: «Pourquoi dépenser de l’argent, tant que ça marche comme ça?», résume Pedro. Et la situation n’est pas près de s’arranger, comme le confie un commerçant, sous couvert d’anonymat. Elle s’aggraverait même du fait de centaines de milliers d’euros de charges impayées et de conflits incessants entre membres de la scène. «C’est la jungle», soupire-t-il.

Une jungle où les meilleures places se négocient à prix d’or. Un modeste bar-cabaret avec terrasse sur la cour centrale du Yumbo? Bail à céder pour 115 000 euros, avec 500 000 euros de chiffre d’affaires à la clé, précise une annonce. Le Yumbo et les autres centres commerciaux regorgent, toutefois, de locaux à louer meilleur marché. Mais les commerçants ont chacun leur histoire de touristes revenant monter leur affaire, et qui y ont laissé leurs économies. Car la concurrence est impitoyable. Sur l’ensemble de la station, 150 lieux se disputent de 25’000 à 40’000 vacanciers, selon la saison. Un gâteau estimé en 2009 à un demi-milliard d’euros par an – 18% des recettes touristiques de l’île. Saturation? Pas si sûr. Ainsi, de nouvelles nationalités apparaissent parmi les acteurs de la vie gay, des Russes et des Belges notamment. Depuis, le milieu bruisse de rumeurs sur de nouveaux projets de luxe, qui pourraient définitivement rompre avec la réputation de destination bas de gamme qui colle à Playa del Inglés.

Pas touche au client gay
Vitrine de l’engouement croissant que rencontre la station, sa 10e Gay Pride a connu son plus gros succès le mois dernier. Beaucoup de participants – en majorité des Britanniques – avaient pris soin d’emporter robes, chaps, perruques ou panoplies d’anges dans leurs bagages. Résultat, un bal costumé de 60 000 personnes sous un cagnard infernal, le long de l’avenue principale de Playa del Inglés. Sur le parcours, même les quelques cafés espagnols où se rassemblent d’habitude les amateurs de foot étaient pavoisés aux couleurs de l’arc en ciel. Les responsables du tourisme canarien sont enchantés. «Cet événement génère de la richesse», explique Concepción Narváez, conseillère municipale PS en charge du tourisme, au magazine «Uxxs». «Cela se remarque, avant et pendant le festival, aux réactions dans les lycées, dans les supermarchés, dans les boutiques, ou chez les taxis.» La jeune politicienne était d’ailleurs en tête de cortège – à une semaine des élections (où sa liste a finalement été balayée par la Parti populaire, comme un peu partout dans le pays).

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Cela dit, lorsqu’on touche au client gay, même la droite monte au créneau. Exemple en 2009, quand deux TV nationales diffusent des images de partouzes dans les dunes toutes proches de Maspalomas. D’ordinaire plutôt homophobe et puritain, le Parti populaire local s’est contenté de condamner des reportages «préjudiciables à l’image de l »île comme à celle de la communauté gay». Quant au gouvernement de centre-gauche, après avoir dénoncé un bidonnage (quasi certain, selon les habitués du site), il a annoncé des restrictions d’accès à la zone naturelle protégée. Une mesure jamais appliquée, au grand soulagement des adeptes du naturisme et du sexe en plein air.

» Suite: Les incontournables de Playa del Inglés

Quand la culture s’invite à la plage

Un festival culturel et francophone gay. C’est ce joli pari qu’a lancé un couple hispano-canadien il y a cinq ans, alors que les vacanciers français étaient encore rares sur l’île. Mais l’audace a payé, et le Dunas Festival rassemble aujourd’hui un public grandissant de fidèles autour d’auteurs de littérature, de théâtre et, plus récemment, de cinéma. Du 9 au 14 août prochain, il accueillera, entre autres, le documentariste Louis Dupont, avec sa trilogie *Les garçons*, et le jeune auteur franco-suisse Arthur Dreyfus. L’événement a aussi un volet loisirs comprenant visites, croisières et pool party.
www.dunasfestival.com

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1er juin 2011   Thèmes: Étiquettes : , , ,

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