Transsexualisme précoce: Entre invisibilité et tabou

Dix ans après «Ma vie en rose», le film d’Alain Berliner qui racontait l’histoire d’un petit garçon qui se voulait fille, semant le désarroi dans sa famille, la question du transsexualisme chez les jeunes enfants reste tabou. Pourtant, aux Pays-Bas et bientôt en Allemagne, des équipes se mettent en place pour assurer la prise en charge des pré-adolescents dans leur démarche de transition sexuelle. Et en Suisse ?

Agé de seulement 12 ans, le jeune Johannes a réussi à convaincre un comité d’éthique qu’il était Johanna, devenant ainsi la plus jeune Allemande autorisée à suivre un traitement de changement de sexe. Ce cas a fait jurisprudence et deux ans plus tard, la jeune Kim, 12 ans elle aussi, suivait le même parcours. L’idée d’entamer le processus de transition de manière précoce – avant le développement des caractères sexuels secondaires lors de la puberté – fait ainsi son chemin. Aux Pays-Bas, pays d’avant-garde en Europe, le Dr Peggy Cohen-Kettenis a mis en place depuis plusieurs années un ambitieux programme. Les enfants présentant des troubles de genre profonds reçoivent un traitement pour bloquer la puberté jusqu’à leurs 16 ans, avant de commencer la prise d’hormones masculinisantes ou féminisantes jusqu’à l’âge de 18 ans – âge minimum légal pour une opération de réassignation sexuelle.

Sur le papier, la démarche est séduisante. L’enfant est pris en charge psychologiquement dès les premiers troubles, souvent sur la demande de parents éclairés, ou chanceux. La famille et l’entourage, et notamment l’école, sont associés au processus, assistés d’une équipe multidisciplinaire complète. Le traitement antihormonal prévient les changements physiques tant redoutés et l’enfant peut vivre pleinement sa vie d’adolescent/e. Contrairement aux cas allemands, le processus est réversible, du moins jusqu’à l’âge de 16 ans, permettant à l’adolescent de conforter, ou non, son choix en faisant l’expérience de sa vie dans l’autre sexe. Le traitement et le suivi sont entièrement pris en charge par la sécurité sociale néerlandaise.

«Pas de réelle demande»
Devant une telle ouverture, la société Suisse, paraît bien frileuse. Les professionnels de santé restent très prudents et mettent en exergue les dangers d’un dépistage aussi précoce. Toutes les petites filles qui aiment le foot, tous les petits garçons qui jouent à la poupée ne connaissent pas de troubles de l’identité, et parmi ceux qui présentent ces troubles –une minorité en fait– tous ne développent pas un syndrome de Benjamin. Certaines personnes transsexuelles se révèlent d’ailleurs tardivement, au bout d’un long cheminement de vie, pas nécessairement pavé de souffrances.

«En fait, la moyenne d’âge de transition sexuelle se situe plutôt vers 30 ou 40 ans» estime le Dr Juliette Buffat, psychiatre et spécialiste des questions de genre, qui travaille en étroite collaboration avec une endocrinologue et un chirurgien du CHUV formé à la réassignation sexuelle par le célèbre Dr Daverio. «Nous effectuons un suivi collégial, sur deux ans minimum, en accord avec les standards internationaux, et nous mettons un point d’honneur à impliquer le plus possible l’entourage. C’est pour nous la clé d’une transition réussie. Dans les faits, rien ne s’oppose donc à une prise en charge plus précoce, sur le modèle néerlandais, et nous restons ouverts à cette éventualité, mais il n’y a tout simplement pas de réelle demande. En 10 ans, je n’ai été confrontée qu’à 3 ou 4 cas de mineurs, qui n’ont pas évolué vers une réassignation sexuelle.»

Certes les exemples étrangers demeurent des cas exceptionnels, mais tout indique qu’ils sont en constante augmentation. La Suisse serait-elle miraculeusement épargnée? Et Mme Buffat d’ajouter que, si elle est régulièrement sollicitée pour former les psychologues scolaires aux questions de genre, il n’y a jamais aucun retour de leur part concernant des cas précis. Peut-on pour autant en conclure qu’il n’y a aucun enfant suisse concerné par le transsexualisme? Cela semble difficile à croire.

Eviter les souffrances
Pour Erika Tirion, animatrice du groupe Trans d’Espace 360, la nécessité d’une prise en charge précoce des adolescents suisses ne fait aucun doute: «A cinq ans, la plupart d’entre nous savaient qu’elles étaient une fille prisonnière d’un corps de garçon. Si nous avions pu bénéficier d’un tel traitement, que de souffrances nous aurions pu éviter!» De fait, trop de transsexuel(le)s vivent l’adolescence et ses changements comme un drame, sans savoir auprès de qui trouver de l’aide. La réussite de leur changement de sexe est alors soumise à leur bonne fortune – au sens propre comme au figuré. Car c’est de plus en plus souvent par le recours au secteur privé – qui plus est à l’étranger, moyennant de coûteux séjours médicaux – que passent les réponses à cette question de santé publique, faute de voir la familles, les institutions ou la société aborder la prise en charge précoce des personnes présentant des troubles de genre.

Référence trans

Née de la collaboration entre plusieurs associations concernées par le transsexualisme et transgendérisme, dont Espace 360 et Aspasie, la nouvelle brochure de vulgarisation «Parlons trans» sera présentée à Genève le 9 juin prochain lors de la prochaine soirée 360° Fever. Elle passe en revue les différents aspects de l’expérience transgenre, redéfinit la notion d’identité sexuelle, précise les étapes de la réassignation du sexe ou donne des conseils pour bien choisir son thérapeute, parmi bien d’autres questions illustrées de nombreux témoignages. Un outil indispensable à ceux – médecins généralistes, psychologues scolaires, parents – qui sont confrontés aux questions de genre, comme à toute personne en quête d’identité sexuelle. G.M.

Parlons Trans, à la frontière des genres, édité par les associations Espace 360 et Aspasie, Genève, peut être commandé auprès de ces associations

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