Sexualités

«Dames-bébé» et chape divine: témoignages

Des années 1950 au début du XXIe siècle, intervenants ou anciens élèves évoquent l’entrée de la sexualité dans les classes de Suisse romande.

Psychologue de formation, Dominique de Vargas, la «dame bébé» comme l’appelaient certains écoliers, a été éducatrice en santé sexuelle dans le canton de Vaud pour le centre médico-social Pro Familia (PROFA) de 1970 à 2001. Elle a donc fait partie de la première équipe qui a commencé à donner des cours d’éducation sexuelle dans les écoles vaudoises sous l’égide de Pro Familia «Ce thème était tabou dans les familles. Le simple fait d’en parler a été une révolution», souligne-t-elle. La première fois qu’elle parle éjaculation, premières règles et origine de la vie, c’est en mai 1971 dans une classe d’élèves de onze ans à Vallorbe. «J’étais stressée mais ils étaient spontanés et posaient plein de questions», souligne-t- elle. Entre autres sur l’homosexualité. Pourquoi, demande l’un d’eux, y a-t-il des hommes qui s’aiment entre eux et des «lechbiennes»? Et tandis que les rejetons s’interrogent, leurs parents s’inquiètent. «Ils croyaient que le fait d’aborder l’homosexualité de manière soi-disant permissive donnerait des idées à leurs enfants», explique Dominique de Vargas. De son adolescence, où elle n’entend parler de sexualité humaine qu’en cours de biologie, jusqu’au moment où elle prend sa retraite en 2001, les mentalités changent profondément. «Avec le temps, on a traité les homosexuels de manière moins agressive, parce qu’on les connaissait mieux. Le sida les a contraints à s’organiser et à se montrer davantage pour lutter contre les préjugés », explique-telle. Dominique de Vargas est fière d’avoir fait partie des pionniers de l’éducation sexuelle. «C’était un projet pédagogique inouï pour si peu d’heures de cours!»

Un prêtre pour en parler

Aumônier de jeunesse pour l’Eglise évangélique réformée vaudoise, Pierre-André Diserens travaille de 1970 à 1979 pour le centre médico-social Pro Familia. Lorsqu’il est écolier en 1955, il entend lui aussi parler de sexualité en classe. «Les garçons et les filles étaient séparés», préciset- il avec un sourire. Dans le cadre de sa mission pastorale, il parle de sexualité, mais «surtout pendant les camps de jeunesse». Pierre-André Diserens a envie d’aider les jeunes, de briser le silence. Il intègre donc le groupe à l’origine des cours d’éducation sexuelle et s’y sent rapidement à l’aise. «Il fallait vouloir réfléchir sur soi, se former et confronter son opinion à celle des autres. Etre un humaniste, en somme». C’est ainsi que sous l’égide du médecin Charles Bugnon, les formateurs entrent en contact avec Symétrie, le premier groupe gay de Lausanne. Ensemble, ils échangent sur l’homosexualité, car le sujet revient souvent dans les cours d’éducation sexuelle. Dans ses interventions, Pierre-André Diserens se rappelle de petits groupes d’adolescents un peu gênés auxquels il fallait «à tout prix pouvoir donner la parole» et qui étaient terrorisés à l’idée de «devenir homosexuels, de ne pas être conforme à l’image de la virilité. Ils me demandaient : est-ce que le fait de rester entre garçons est dangereux? Est-ce que l’homosexualité est contagieuse? Je leur disais qu’on découvre qu’on l’est, qu’on ne sait pas très bien pourquoi mais qu’il est possible de vivre ainsi».

Omerta sur les différences

Sarah a 25 ans. Elle se souvient de ses cours d’éducation sexuelle suivis au Gymnase de Beaulieu à Lausanne à l’âge de 16 ans. «On parlait surtout de l’anatomie féminine et masculine. A l’aide d’un mannequin d’un vagin on nous expliquait où se situait le point G chez la femme. Chez l’homme aussi. On nous avait montré la vidéo d’un accouchement. Je me souviens de ne pas avoir pu le regarder jusqu’à la fin. Les cours étaient très clairement axés sur les rapports pénis / vagin. La personne chargée du cours mettait beaucoup l’accent sur l’importance du rapport sexuel consenti. Si l’on nous parlait de la liberté sexuelle c’est vrai que l’homosexualité n’était abordée que par le biais des maladies sexuellement transmissibles, SIDA en tête. Si cela m’a manqué de pouvoir en parler plus? Je ne sais pas. J’étais encore dans mon cocon. J’ai fait mon coming-out à 17 ans.»

Une chape divine

Pierre Biner est né en 1939. Il a grandi à Bulle. Autant dire qu’à l’époque l’éducation sexuelle ne faisait pas recette. Elle n’existait tout simplement pas. Il nous le racontait déjà dans un texte paru en 1980 dans TVB Hebdo: «J’ignorais tout. Je ne savais pas comment les enfants viennent au monde. Quand ma mère accouchait, on emmenait les aînés dans une confiserie déguster une glace. Au retour le bébé était là. Ni vu ni connu. Je ne me souviens pas d’avoir vu ma mère enceinte, je veux dire physiquement grosse d’un de mes frères. J’étais aveugle. Ou plutôt on m’avait rendu aveugle à tout ce qui concerne ces honteux mystères. Mes frères sont nés. J’avais sept ans, j’avais 10 ans. J’étais la virginité même. Une virginité coupable. Les questions sordides que posaient les curés et les pères capucins à l’enfant pieux que j’étais, et qui s’agenouillait régulièrement dans le confessionnal, me plongeaient dans une angoisse sans fond. On me demandait avec insistance si je n’avais pas “ des gestes impurs ” des “ pensées impures ”, si je ne me touchais pas. Le moindre regard jeté par moi sur une parcelle de ce corps interdit qui n’était pas le mien, mais la propriété exclusive d’un dieu qui le méprisait comme l’objet le plus vil – le moindre regard, le moindre “ attouchement ” me persuadaient que j’encourais une damnation sans rédemption. On avait réussi à me faire vivre mon corps comme une malédiction. Je n’osais m’endormir, de peur de mourir dans le péché. D’un innocent on avait fait un criminel torturé par les remords à la moindre rêverie. Je suis un rescapé. Le rescapé d’un monstrueux chantage.»

À lire également