Barebacking: littéralement «chevauchée à cru», en référence au cavalier qui monte sur le cheval sans selle. (Photo: Jacques de Lalaing)

Le barebacking revendiqué, plus qu’une simple prise de risque

Les homosexuels qui forniquent sans protection sont-ils tous des inconscients ? Une étude suisse romande s’est plongée dans cette pratique décriée pour mieux la cerner et en comprendre les enjeux.

«Sida ou pas, c’est sans capote. Je ne demande rien à personne. Je baise avec des adultes, ils savent que le sida est là. Ils acceptent de le faire sans capote. Je ne leur demande rien, ils ne me disent rien.» Ce témoignage d’un barebacker trentenaire romand risque d’emblée de provoquer des remous et des cris d’orfraies, voire de la révulsion. Les homosexuels qui couchent sans préservatif, tous des têtes brûlées façon James Dean, live fast, die young?

«Pour moi, un mec qui est capable de se faire prendre à la chaîne par une dizaine d’autres, je dois dire que ça inspire le respect»

Pour sortir de cette catégorisation réductrice, qui englobe les rapports sans protection dans la définition de sexualité à risque, Gary Crosilla, doctorant en études genre à l’Université de Lausanne, a interrogé des hommes pour discerner les valeurs et la symbolique qui se cachent derrière ces parties de jambes en l’air sans capote. Tant pour montrer qu’il s’agit d’un acte volontaire et non pas d’un oubli du préservatif, mais aussi pour donner des pistes pour les campagnes de prévention.

VIRILITÉ ET PREUVE D’AMOUR

Dans Vous avez dit bareback?, Gary Crosilla donne des pistes d’explications sur les pratiques de ces hommes, certes minoritaires, qui ne se protègent volontairement pas. Tout est dans le «volontairement». Oui, être barebacker implique des valeurs partagées par un groupe, loin d’une simple prise de risque inconsciente ou d’un manque d’information: «Parmi les personnes interrogées, plus d’un tiers ont répondu que le barebacking était de l’inconscience. Néanmoins, lorsque l’on regarde le profil socio-économique des barebackers, il s’avère que ces derniers ont un niveau d’éducation élevé et qu’ils ont hautement conscience des risques», précise le chercheur.

Alors pourquoi? Est-ce seulement l’excitation du risque? Non. L’un des éléments importants du bareback est la recherche et l’affirmation de sa virilité, de montrer qu’on est un homme, un vrai: «L’homme pénétré ne prend pas le rôle de soumis, de passif, donc le rôle attribué à la femme, mais affirme son rôle d’homme car il endure la douleur, une valeur virile, et affronte également la peur de la contamination au virus du sida», relève Gary Crosilla. L’un des barebackers, lui, raconte son admiration pour le sexe en groupe et souligne ce propos: «Pour moi, un mec qui est capable de se faire prendre à la chaîne par une dizaine d’autres, je dois dire que ça inspire le respect.»

«La prévention n’emmerde pas les hétéros qui ne se protègent pas»

L’échange de fluides a également une valeur symbolique pour ceux qui décident d’abandonner le préservatif. «Pour les barebackers revendiqués, le partage du sperme et l’analité sont les éléments symboliques les plus pertinents pour se définir », analyse Gary Crosilla. Certains barebackers participent à des «conversions parties», soirées durant lesquelles l’idée centrale peut être la transmission volontaire du VIH à un partenaire. Par cet acte, ils jurent fidélité et amour à leur partenaire, puisque la personne qui transmet le virus laissera une trace à vie sur la personne à laquelle elle le transmet. Enfin, Gary Crosilla ajout encore: «Un des hommes que j’ai rencontré m’a expliqué que le non-port du préservatif est une absence de barrière entre les corps, et que cela engendre une proximité supérieure, donc un partage de confiance.»

Un problème pour la prévention

Et si cette pratique du sexe sans capote n’était que l’influence des films porno estampillés «bareback» qui fleurissent sur la toile, et inciteraient à des relations sexuelles non-protégées? Le doctorant lausannois nuance cette vision: «L’industrie du porno répond avant tout à une demande. Les gens veulent voir, s’exciter en visionnant ces scènes, mais il n’y a pas à proprement parler une éducation au barebacking.» Pourtant, continue-t-il, ces contenus ont une incidence sur les pratiques réelles: «Les personnes qui consomment ce genre de films se disent «Je dois faire ça, le sexe, c’est ça» et tentent de reproduire dans leur relation sexuelle ce qu’ils ont vu dans le dernier porno qu’ils ont vu. On remarque toutefois que la plupart d’entre-eux ne passent pas à l’acte et les barebackers n’ont pas besoin de consommer de films pornographiques pour réaliser – voire construire – leurs fantasmes.»

«Je veux juste qu’on me laisse baiser comme je veux»

Sauf que cela dépasse la seule mode du copier-coller. Le comportement de certains barebackers peut parfois s’expliquer comme une réponse à ce qu’ils considèrent comme «une aliénation» du milieu gay. «Ces pratiques s’inscrivent dans une contestation face à la pratique du safe-sex chez les homosexuels. Il s’agit pour les barebackers de montrer leur rejet face à l’hétéronormalisation du milieu homosexuel masculin», commente Gary Crosilla. En témoigne ces propos d’un barebacker: «Je ne peux pas dire que le bareback c’est du sexe sans protection. C’est trop réducteur. A ce moment-là, tous les hétéros qui s’envoient en l’air font du bareback. Et eux, on ne va pas les emmerder avec de la prévention.»

«Emmerder», le mot est lancé. L’un des barebackers le reconnait: «Je sais que je prends des risques. Je ne demande rien à personne, je veux juste qu’on me laisse baiser comme je veux. Pour moi, le bareback ne peut pas être réduit à la simple prise de risque!» Selon Gary Crosilla, la prévention met dans le même panier les barebackers, qui ne se protègent pas volontairement, avec les personnes qui prennent des risques par manque de connaissances.

L’un des buts de cette étude était de comprendre le barebacking en Suisse romande: «La santé publique n’en a pas une vision globale et ne prend pas en considération toutes les questions inhérentes à cette pratique. C’est surtout la mise en avant de l’inconscience qui prévaut dans le milieu de la prévention», pointe le chercheur. Parfois même, le milieu de la prévention ne sait pas de quoi il s’agit: «Lorsque j’ai interrogé une personne dans une institution de santé homosexuelle, elle m’a répondu “C’est quoi le barebacking?”. La pratique est restée trop longtemps invisible et passée sous silence et doit être ex- posée au grand jour par la santé publique en Suisse!»


L’éclairage de Vincent Jobin, responsable santé chez Dialogai

«Depuis quelques années, la norme a changé. Je remarque, chez les moins de 30 ans, une baisse de l’utilisation du préservatif. L’évolution de la trithérapie contre le VIH a changé la vision qu’ils portent sur cette problématique, comme si on pouvait désormais vivre avec normalement. Il
y a un déni du virus du sida et un silence des personnes concernées par peur de la sérophobie. Ces pratiques peuvent aussi être une réponse à l’angoisse ou à la dépression, un abandon de soi pour ne pas affronter la réalité trop stressante. Quant à une prévention spécifique, elle se fait généralement de façon adaptée en fonction de ce que vivent nos interlocuteurs afin de transmettre les messages adaptés.»

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