Sexualité et handicap: Une réponse à la solitude des corps

Le droit à une vie affective et sexuelle n’est pas le moindre des combats à mener par et pour les personnes en situation de handicap. Sur ce plan, l’association «Sexualité et handicaps pluriels» s’engage avec-projet pionnier en Suisse romande: l’accompagnement érotique.

Pour les institutions accueillant les personnes vivant avec un handicap et parfois même pour leur entourage, les handicapés ont longtemps été considérés, presque par définition, comme n’ayant pas de sexualité. Les personnes handicapées elles-même devaient surmonter une immense gêne pour exprimer leurs désirs et leur besoin de sensualité. Mark O’Brien, journaliste et poète américain qui passa une grande partie de sa vie dans un poumon artificiel, écrivait en 1990 de sa sexualité: «[Elle] me semblait totalement dénuée de sens, sinon pour m’humilier au moment où l’on faisait ma toilette. Je n’aurais jamais parlé à mes assistants des orgasmes que je pouvais avoir à ce type d’occasion. Tout ce que je ressentais se résumait à une profonde honte. Et j’imaginais qu’eux aussi devaient me haïr pour cette excitation.» Pourtant, dès les années 80, aux Etats-Unis et en Europe du Nord, le recours à des personnes spécialement formées à l’accompagnement érotique de personnes vivant avec un handicap permet d’apporter quelques réponses à ces situations. Une prestation qui, dans certains pays scandinaves, est même prise en charge par les caisses maladie.

En Suisse, on procède à tous petits pas. Il y a quelques années, Pro Infirmis avait dû abandonner la formation en assistance sexuelle, parce que les donateurs s’étaient alarmés d’entendre les médias parler d’«attoucheuses» ou de «caresseuses»… Depuis, la polémique s’est largement apaisée, et les associations bâloise FABS et romande SEHP ont pris le relais. Le SEHP (pour Sexualité et handicaps pluriels) recueille les demandes de personnes vivant avec des handicaps physiques et/ou mentaux, ainsi que celles atteintes de maladies dégénératives telles que la fibromyalgie ou certaines formes de diabète grave – une démarche prenant pleinement en compte la diversité des désirs et orientations: «En majorité, nous entendons les demandes d’hommes souhaitant l’assistance de femmes», explique la présidente de la SEHP, la sexopédagogue Catherine Agthe Diserens, «mais des demandes homosexuelles existent bien sûr aussi. On ne sait pas toujours s’il s’agit d’une homosexualité d’identité ou de circonstance, mais l’essentiel réside dans la réponse vers un peu plus de mieux-être.»

Tarif unique
A travers les associations Aspasie à Genève et Fleur de pavé à Lausanne la SEHP collabore déjà avec quelques travailleuses et travailleurs du sexe sensibilisé/es aux situations du handicap. Pour autant, les modalités de travail sont différentes de celles pratiquées dans la prostitution: «L’accompagnant ne travaille jamais moins d’une heure, notamment parce que ces personnes ont souvent besoin de plus de temps, d’être aidées dans leurs déplacements et leur déshabillage.» Autre différence, le tarif – unique, indépendamment de la personne, de son handicap et des prestations offertes. «Les besoins ne sont pas que sexuels. La sensualité et l’érotisme prennent une large place: des corps à corps ou pourquoi pas un strip-tease? Tout le monde n’a pas besoin de sexe pour le sexe!» explique Madame Agthe Diserens. «A l’inverse, certaines personnes, surtout dans le handicap physique, nous ont dit «La sensualité à laquelle nous avons accédé peut nous donner l’envie d’aller plus loin, pour découvrir la sexualité aussi!» Cela étant, nous considérons pour notre part que ‘la suite’, la pénétration, sera négociée de cas en cas entre l’assistantle et le/la bénéficiaire. Mais la chaleur humaine, la convivialité et le respect seront de toute façon au rendez-vous!»

Levée de tabous dans les foyers
Pour une part importante des personnes handicapées, cette sexualité s’exprime au sein de l’institution spécialisée. Educateur dans un foyer de Genève accueillant des personnes avec de lourdes infirmités physiques et mentales, Claude souligne qu’en une dizaine d’années, bien des situations ont cessé d’être taboues. Jadis inconcevables, des rencontres affectives et érotiques entre pensionnaires sont considérées aujourd’hui avec plus de bienveillance. Autre exemple, une jeune femme qui se masturbait en employant des moyens de fortune – en se blessant régulièrement – a pu se procurer un instrument adapté et se faire expliquer son fonctionnement.

Il reste toutefois du chemin à faire: «Quand on parle de droit à la sexualité, tout le monde applaudit… Si la demande est explicite, je crois que ça ne pose pas vraiment de problème à l’équipe. Sauf que lorsqu’il s’agit de savoir comment on fait: là, tout le monde baisse les yeux!» Claude relève aussi que dans le domaine des handicaps mentaux, les demandes sont souvent très équivoques: «Comment décrivez-vous le besoin qu’éprouve une pensionnaire à vous tenir la main, le soir, en regardant la télévision…?» Cette perplexité légitime du personnel soignant et éducatif, Catherine Agthe Diserens l’a fréquemment rencontrée au fil de formations (2) dispensées dans certains foyers: «J’ai souvent entendu des éducatrices dire leur réticence lorsqu’elles changeaient les couches de tel ou tel résident polyhandicapé. Si le monsieur avait une érection, la professionnelle pouvait le ressentir comme une provocation! Or, quoi de plus humain qu’une érection, lorsque son sexe est enfin à l’air après avoir été serré dans une couche toute la journée? Il ne s’agit pas forcément de désir, et les professionnels ont donc à se former dans ces domaines pour plus de compréhension.»

Dans de nombreux cas liés au handicap mental, l’écoute et l’observation des personnes par les éducateurs et les soignants est cruciale, rappelle Madame Agthe Diserens. «Lorsqu’une personne dit ‘j’aimerais baiser’, cela peut souvent vouloir dire ‘j’aimerais avoir un ou une amoureuse’ ou ‘j’aimerais embrasser’. Ainsi, il ne faut pas penser que l’accompagnement érotique va être la panacée. C’est une offre parmi d’autres; elle n’est pas la solution, mais une réponse ponctuelle, ‘nourrissante’ et bienfaisante, à la solitude des corps et au désert dans le toucher sensuel.»

Jardin secret
Benjamin Abt-Schiemann a acquis une expérience reconnue en tant que travailleur du sexe auprès d’une clientèle masculine. «Accompagnant érotique», il l’est devenu «en autodidacte». En tant que tel, il devrait prochainement rejoindre l’équipe de formateurs mise en place par le SEHP pour les futurs assistants sexuels.

Le contact avec l’association s’est fait à l’occasion de l’appel lancé par une sexo-pédagogue pour un homme handicapé physique grave: «C’était un monsieur qui avait décidé de vivre sa sexualité à 38 ans, se souvient Benjamin. J’avais trouvé ça très touchant.» Hélas, le contact ne s’est jamais réalisé. L’obstruction exercée par les parents, la difficulté de trouver un lieu
… adapté plus discret que le foyer, mais aussi le manque d’argent à disposition de la personne ont eu raison de ce rêve. «J’imagine combien ce monsieur a été malheureux d’avoir entretenu cet espoir pendant des mois. Il avait envie de garder ça dans son jardin secret.»

Benjamin est sollicité pour assister d’autres hommes vivant avec des handicaps divers, physiques ou mentaux. Comment il perçoit le désir chez les hommes handicapés qu’il rencontre? «Ils ne sont pas si différents des autres clients. Oui, leur manière de communiquer est parfois ambiguë, parce qu’ils ne savent pas s’ils ont droit à ce plaisir. Mais d’autres fois, ils se donnent plus de joie, ils ont moins de réticences… moins peur de moi.» Et Benjamin d’évoquer certains de ses clients réguliers, qu’il doit apprivoiser pas à pas avant qu’ils ne parviennent à parler ou à toucher. «Souvent, une personne handicapée n’a pas ce problème. L’approche est plus terre-à-terre, en dépit du regard des autres, de la société ou de la religion. Quand il y a délire, il y a délire… et tellement de franchise par rapport à ça. C’est pourquoi, les critères entre une personne valide et une personne handicapée sont flous pour moi. Peut-être que la seule différence est que la personne handicapée ne me contacte pas par elle-même.»

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Une formation ouverte à tous

Le SEHP est sur le point de mettre en place une formation romande en accompagnement érotique/assistance sexuelle pour des personnes en situation de handicap. Un appel à candidat/es a été lancé vers toute personne motivée, homme ou femme, homo, bi ou hétéro, travailleur/euse du sexe ou professionnel/le;venu/e d’autres horizons.

Parmi les conditions fixées :maintenir une activité principale à 50% au moins(l’accompagnement érotique doit rester une activité accessoire), parler français, avoir plus de 30 ans et surtout, comme le précise Catherine Agthe Diserens: «être au clair sur ses propres limites. Mettre son corps en jeu dans la relation avec dans la relation avec l’autre exige une grande capacité d’écoute de son propre corps et de ses émotions. Il faut également s’assurer que l’assistant/e ait totalement intégré les notions juridiques liées aux abus sexuels.»

Les contenus de la formation relèveront de connaissances dans le champ des handicaps: sexualité et sexologie, approches sexo-corporelles, compréhension des dynamiques institutionnelles, rôle des tiers-soignants et éducatifs et aspects éthiques.

En outre, les assistant/es devront se soumettre à une supervision «afin de pouvoir confronter leurs expériences et leur ressenti face aux situations vécues.» Le SEHP assurera cette supervision. Concrètement, les assistant/es figureront sur des listes mises à la disposition des associations de parents et institutions, tandis qu’ils exerceront en tant qu’indépendants. Sur un plan légal, les assistant/es seront enregistré/es dans la même catégorie que les professionnels de la prostitution.

Plus d’informations: SEHP, Sexualité et handicaps pluriels, tél. 022 36115 29 ou 021 807 43 26 www.sehp-suisse.ch

A lire, «Accompaqnement érotique et handicaps», de C. Aqthe Diserens et F. Vatré. Ed. Chronique sociale www.chroniquesociale.com

(1) Publié par la revue The Sun, www.pacificnews.orq/marko/
(2) FormatIon «Du cœur au corps»
pour professionnel/les et parents des personnes en sItuation de handicap
* Nom d’emprunt

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