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Comment faire face au suicide d’un·e·x proche?

Comment faire face au suicide d’un·e·x proche?
Unsplash/A.Chambon

Violent et imprévisible, le suicide provoque une onde de choc dans l’entourage de la personne décédée. Entre ressources individuelles, collectives et professionnelles, quels sont les comportements à adopter pour surmonter ce drame?

«En 2020, notre groupe d’ami·e·x·s a été endeuillé par trois fois. Trois suicides. Le dernier, ça a été celui de Doona*. Ça a été une période vraiment dure et souvent, je me dis que j’aurais pu compter dans la liste des disparu·e·x·s. Je suis passé entre les gouttes je ne sais trop comment. Sans doute le groupe m’a beaucoup aidé, tout comme le militantisme et la colère que nous avons pu exprimer. Mais, aujourd’hui encore, lorsque quelque chose de chouette m’arrive, je me dis “il faut que je lui raconte” avant de me souvenir que c’est pas possible.» Des témoignages comme celui de Thomas (le prénom a été modifié) notre communauté en compte de nombreux car c’est malheureusement un fait: les personnes LGBTIQ+ comptent parmi les plus exposées au risque de suicide. Sombre corollaire: nous risquons davantage d’être confronté·e·x·s au suicide de nos ami·e·x·s, amant·e·x et adelphes que le reste de la population. Dès lors, comment faire face quand un drame survient? Comment pouvons-nous individuellement et collectivement nous relever après le cataclysme provoqué par le suicide d’un être cher?
 

Accueillir toutes les émotions et les partager

«Le suicide, puisque c’est un acte auto-agressif, est quelque chose d’extrêmement violent et cette violence, ainsi que le caractère imprédictible de l’acte heurte fortement les personnes autour, tant et si bien qu’il est difficile d’en faire le tour avec des “bons” sentiments», explique le docteur Paco Prada, médecin adjoint agrégé au Service de psychiatrie de liaison et d’intervention de crise des Hôpitaux universitaires de Genève. De fait, la culpabilité ou la recherche d’une culpabilité, la colère ou encore la peur sont monnaie courante chez les proches d’une personne suicidée. «En plus des sentiments de perte et de manque, le suicide convoque des affects avec lesquels il est difficile de se démener et nous pousse dans nos derniers retranchements», poursuit le psychiatre. 

«Lorsque mon frère s’est suicidé, j’ai éprouvé beaucoup de colère. Je lui en voulais du bordel à gérer qu’il laissait aux vivant·e·x·s. Mais j’avais honte de ces sentiments et je les ai tus alors que j’aurais sans doute dû les exprimer», raconte Paul-Henri, dont le frère s’est donné la mort il y a dix ans. En effet, Alexandra Spiess, thérapeute systémique et de famille et responsable d’As’trame Genève signale: «Il ne faut pas se censurer dans le vécu émotionnel: on se fait du mal lorsque l’on garde les choses enfouies» .
 
Elle poursuit: «Même s’il faut composer avec les émotions de chacun·e·s, la communauté peut être une ressource pour se réconforter. Il est important d’accueillir toutes les émotions, de les normaliser, sans les juger mais en s’interrogeant sur elles. Chaque personne fait face au suicide d’un·e·x proche d’une manière qui lui est propre, en fonction de son parcours de vie singulier.Cet événement dramatique peut en effet réactiver d’autres traumatismes, d’autres pertes, d’autres événements qui ont pu susciter de la tristesse, de la peur, de la colère, de la culpabilité, etc. Il n’y a donc pas de généralité concernant la manière dont cela peut résonner en chacun·e·x.»
 
Alors, même si Paco Prada invite les personnes endeuillées par un suicide à faire le bilan avec un·e·x psychologue, le groupe d’ami·e·x·s et la famille choisie doivent être pensés comme des espaces bienveillants où exprimer ses ressentis sans peur d’être jugé·e·x.
 

Éviter l’«effet Werther»

Sophia Perez, responsable campagne et bénévoles au sein de Stop Suicide à Genève suggère : «ll faut profiter d’être dans un groupe et une communauté où le care et l’entraide sont d’ores et déjà de mise pour adopter de bons réflexes.» Et, parmi ces bons réflexes, tous ceux qui permettent d’éviter une contagion suicidaire aussi appelée «effet Werther». En effet, il est démontré que le risque de suicide augmente significativement dans l’entourage d’une personne suicidée, le plus souvent par des mécanismes d’identification. Là encore, il faut parler et éviter le repli sur soi: «Au sein d’un groupe d’ami·e·x·s, se relier aux autres permet d’éviter un éventuel effet de contagion, car la crise suicidaire est faite de beaucoup de solitude. Il faut pouvoir ouvrir le dialogue: ce qui est le plus risqué, c’est sans doute le silence, la non-élaboration».
 
Dans le même sens, il importe d’éviter de faire comme si le suicide n’avait pas existé. Si c’est un réflexe de protection basé sur l’a priori erroné que parler de suicide fait naître des idées suicidaires, cela entretient le préjugé selon lequel éprouver une envie de mourir devrait rester secret. Dans l’espace de dialogue ouvert, si des personnes évoquent des pensées suicidaires, il faudra trouver un juste équilibre – sans dramatiser ni banaliser – pour accueillir leur parole et savoir, le cas échéant, les orienter vers des supports professionnels comme le 147 pour les jeunes ou le 143 pour les adultes, ainsi que vers les services d’accompagnement et d’urgences psychiatriques.
 
Par ailleurs, il est crucial de démonter les chaînes de causalités erronées: on ne se suicide pas parce que l’on est queer. Le suicide est causé par une accumulation de facteurs qui augmentent la vulnérabilité à certains problèmes (comme des antécédents traumatiques) et par d’autres qui déclenchent ou précipitent le passage à l’acte (troubles et souffrance psychiques, consommation de substances, facteurs de stress). «Il est dangereux de réduire le passage à l’acte à la question de l’identité sexuelle, sexuée ou de genre de la personne» signale Alexandra Spiess, qui conseille de rappeler et de se rappeler que de nombreux facteurs entrent en ligne de compte. «Il s’agit d’épaissir le récit, de contextualiser, d’étoffer la vie et la fin de vie de la personne afin de pouvoir construire pour soi un récit acceptable», insiste la thérapeute. On prendra garde, toutefois, à ne pas décortiquer tous les messages postés par la personne suicidée sur les réseaux sociaux. Ceux-ci pourraient être, à posteriori, compris comme des messages de détresse auxquels on n’a pas su répondre, ce qui ne servirait qu’à renforcer un sentiment de culpabilité inutile et délétère.
 
Enfin, il s’agit également de ne pas romantiser le suicide. «Ce n’est pas une idée politique ou philosophique mais bien le fruit d’un trouble et d’une grande souffrance», souligne Paco Prada.
 

La force des rituels

La communauté, c’est aussi un espace pour apprivoiser la perte et faire le chemin du deuil. «Il est bon de mettre en place des rituels qui sont autant de moments, avec un début ou une fin durant lesquels on s’offre la possibilité de se relier à celui ou celle qui n’est plus là. Il peut bien sûr s’agir des funérailles mais aussi de rituels personnels, comme allumer une bougie, ou collectifs, comme faire un repas, une marche, etc.» explique Alexandra Spiess. Ceci est d’autant plus vrai que la famille de la personne décédée peut parfois, par nécessité de trouver des coupables, désigner les ami·e·x·s comme responsables de sa mort et alors les mettre à l’écart notamment pour les funérailles.
 
Tous ces rituels permettent d’instaurer un rapport apaisé à la mort et à la personne décédée, qui continuera de vivre en celleux qui se souviennent d’elle. «La mort est certes la fin de la vie, mais pas la fin de la relation», rappelle Alexandra Spiess. «Il s’agit alors d’intérioriser cette relation, de la mettre à l’intérieur de soi. C’est se souvenir, c’est se demander ce que l’autre nous a apporté, ce qui nous a rendu plus riche mais aussi ce que l’on a apporté à l’autre.»
 
«Je suis triste que Lucie n’ait jamais connu lae vraix moi, fièrement non-binairex, avec sa jolie barbe et son nouveau prénom. Mais au moins, j’ai pu croiser la route de cet ange, et pour ça, je m’estime incroyablement chanceuxse», confie Jess, dont la meilleure amie s’est suicidée lorsque tous·tes·x deux étaient au lycée.
 

*Doona était une jeune femme trans qui s’est donné la mort en 2020 à Montpellier. Son suicide a été à l’époque très médiatisée, car les services d’aide aux étudiants auraient failli à leur mission d’accompagnement et la jeune femme était menacée d’expulsion.