Sprint final plutôt brutal

Les débats se sont focalisés sur la portée des «discours de haine» et leur rôle dans les agressions homophobes, lors de cette dernière semaine de campagne sur l’extension de la norme pénale antiraciste à l’orientation sexuelle.

Pas de doute: cette campagne pour la votation du 9 février aura échauffé les esprits comme rarement ces dernières années. Malgré un très large consensus politique autour de l’extension de la norme pénale antiraciste à l’orientation sexuelle et des sondages très favorables, la bataille continue d’être rude et émotionnelle.

En cette dernière semaine, la question des agressions homophobes est revenue en tête des préoccupations, notamment à la suite d’incidents en marge de la campagne, rapportés par les réseaux sociaux et dans la presse. Le récit d’une jeune femme violemment prise à partie dans un tram genevois – précisément parce qu’elle arborait le badge de la campagne pour le «oui» – a frappé les esprits.

Après des insultes et des menaces, «il a fait mine de me donner un coup de poing avant de quitter le tram. Quand il est sorti, je me suis rendu compte que je pleurais et tremblais», a raconté la jeune femme à la Fédération genevoise des associations LGBT, dont le communiqué a été repris par plusieurs médias, dont «20 minutes». Auparavant, l’assaillant s’était vanté de pouvoir se défouler avant la probable acceptation de la loi.

L’incident a inspiré la Une de l’hebdomadaire satirique «Vigousse». Le dessin, signé Mascha, représente un néonazi aux poings sanglants, qui vient d’étaler au sol une victime en T-shirt arc-en-ciel. La larme à l’oeil, la brute épaisse laisse échapper un plaintif «On ne pourra plus rien dire!»

Hors-sujet?
Mais l’argument des agressions physiques est-il recevable dans la campagne actuelle? Pour les partisans du «non», ces faits sont hors-sujet. Des opposants LGBT ont à cette occasion refait leur apparition dans les colonnes des journaux, comme l’ancienne championne Barbara Ganz, dans le «SonntagsBlick». «Sur les 10% de la population qui aiment une personne du même sexe, très peu d’attaques se produisent. C’est un petit pourcentage qui ne sera jamais exclu.» Les violences, menaces et insultes individuelles étant déjà punissables, la nouvelle norme pénale serait inutile. Elle se résumerait même… à une affaire d’argent, selon elle. Et l’ex-coureuse cycliste de se risquer à une audacieuse comparaison automobile: «C’est comme avec le code de la route, où l’on budgétise également des amendes parce que l’on sait que l’on conduira toujours trop vite.»

Dans les «Schaffhauser Nachrichten», c’est le PLR Silvan Amberg qui défend le «non» au nom de la «société libérale»: «Les déclarations et les opinions doivent rester impunies même si elles font mal ou sont impopulaires. Aussi tragique que ce soit si cela aboutit à un passage à l’acte: c’est le prix à payer pour une société libre.» Face à lui, le conseiller national PS Angelo Barrile défend la définition d’une «ligne rouge» en matière d’homophobie: «Je suis convaincu que la norme pénale est préventive. La société civile n’intervient pas, ou trop peu, lorsque deux gays sont tabassés dans la rue, comme lors du Nouvel-An à Zurich.» «Mais il y a eu de nombreuses réactions», proteste Amberg. «Quand ils étaient à l’hôpital», rétorque Barrile.

Discours de haine et contre-discours
Comment le langage peut-il agresser et blesser, voire tuer? Sur le site de la «NZZ», une analyse de Claudia Mäder invoque la philosophe queer Judith Butler et sa critique du «hate speech», objet d’une déjà longue controverse aux États-Unis. Les partisans du «oui», rappelle la journaliste, veulent s’y attaquer afin de «donner l’exemple, dans l’espoir de changer la société, de réduire la haine et de mieux protéger les minorités exposées (…) Parce que les attaques verbales, selon cette logique, ne favorisent pas seulement les actes de violence physique. Non, ils représentent leur propre forme de violence qui doit être combattue».

Cette équation entre langage et actes est problématique, selon Butler. «Quand on nous lance des mots au visage, on peut adopter sa propre position, même si l’on est choqué, et ainsi avoir son mot à dire sur leur effet.» Le discours de haine existe; il est reconnaissable et condamnable, mais «il faut que les personnes visées sortent de la rigidité de leur rôle de victime, leur donner le pouvoir d’opposer un contre-discours», et ainsi «de penser des formes de résistance qui ne reposeraient pas obsessionnellement sur l’État».

Et après?
Dans «Le Matin Dimanche», la metteure en scène Anne Bisang pose une autre question pertinente, celle des enjeux de l’après-votation. «Au fil de cette campagne éprouvante, on aura saisi l’extrême vulnérabilité des minorités ciblées par l’UDF et par sa cohorte d’alliés. Dans ce climat trouble, il faut reconstruire l’espoir», écrit-elle. Un travail de fond reste à mener auprès des jeunes et, là où il est déjà amorcé, il doit être défendu: «Certains programmes de prévention de l’homophobie et de la transphobie dans les écoles, ces progrès que l’on croyait acquis, vacillent.»

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