Rogelio Benavides Rodriguez (à g.) et Yoelkis Torres Tápananes, de passage à Genève. Photo: Ester Paredes.

Cuba, la révolution arc-en-ciel

Le Parlement de La Havane s’apprête à adopter une nouvelle Constitution qui ouvrira, entre autres, l’accès au mariage pour les couples de même sexe. Des militants racontent le long chemin parcouru.

La nouvelle n’est pas passée inaperçue. Au mois de juillet, le Parlement cubain, dans ses travaux visant à réviser la Constitution, ouvrait la porte à une possible reconnaissance des unions entre partenaires de même sexe. Car l’article 68 du texte définit désormais le mariage comme «l’union consentie entre deux personnes», sans préciser le sexe. Le projet est encore en chantier, les travaux devraient s’achever en novembre, mais l’espoir est grand dans la communauté LGBTI de voir se concrétiser une avancée majeure pour les droits des minorités sexuelles sur l’île.

«Le texte va être accepté, c’est certain, mais il y a en ce moment un fort lobbying des mouvements religieux, catholiques, évangéliques, ce qui risque de réactiver les discriminations», explique Yoelkis Torres Tápananes. Cet activiste de Matanzas, une ville située à une centaine de kilomètres à l’est de La Havane, était récemment de passage à Genève, à l’espace culturel Apsara, où il a donné une conférence sur la situation des minorités sexuelles à Cuba. «Dans un pays pétri d’une culture machiste et patriarcale, où se mêlent des interdits liés aux préceptes du communisme et à l’héritage de la religion, les préjugés sur les minorités sexuelles perdurent. Mais nous avançons, pas à pas.»

Projet communautaire
Cet activiste gay et un groupe d’autres militants homosexuels ont développé un projet communautaire, dans les quartiers défavorisés de Matanzas, avec le soutien de l’Etat cubain. Intitulé Afroatenas, ce projet global vise à lutter contre toutes formes d’exclusion sociale: les activistes ont commencé par offrir des services à la population locale, à travailler sur des concepts d’amélioration pour tous de la vie dans la cité, œuvrant ainsi à se faire reconnaître et à combattre les préjugés. Cette action communautaire bénéficie aujourd’hui du soutien de la DDC, la Direction du développement et de la coopération suisse. «Notre projet sert désormais de modèle dans le reste du pays. Nous en sommes d’ailleurs assez fiers», dit Rogelio Benavides Rodriguez, impliqué dans Afroatenas. A Cuba, les organismes qui s’activent pour les droits LGBTI sont forcément liés à l’Etat, car toute forme d’association indépendante est interdite, rappelle Yoelkis Torres Tápananes.

Certains militants perçoivent cette politique d’Etat comme une stratégie marketing pour montrer que le régime s’inscrit dans la défense des droits humains.

Les avancées observées depuis quelques années dans l’île sur ces questions semblent largement liées à l’engagement dans ce combat de Mariela Castro, la fille de Raúl Castro, l’ex-président et toujours haut dignitaire du régime, et de Vilma Espín, féministe et figure influente de la révolution cubaine. C’est sous l’impulsion de Mariela Castro, diplômée en psychologie, que se développent au sein du Centre national d’éducation sexuelle (CENESEX) des programmes d’assistance aux minorités sexuelles et des campagnes d’information pour lutter contre les discriminations. Les activités du CENESEX ne font toutefois pas l’unanimité à Cuba, certains militants percevant cette politique d’Etat comme une stratégie marketing pour montrer que le régime s’inscrit dans la défense des droits humains. «Je connais ces critiques, mais je ne m’inscris pas dans ce courant», dit Yoelkis. «Sans la politique du CENESEX, les minorités sexuelles seraient exposées à bien plus de préjugés et de violences qu’elles ne le sont aujourd’hui. Sans compter tout le travail de prévention qui a pu être fait sur le VIH.»

Le militant de Matanzas souligne toutefois qu’on ne se débarrasse pas si facilement de l’héritage d’années de politique répressive contre les minorités sexuelles. Au début des années 60, les leaders de la révolution cubaine mettent en place des camps de rééducation des masses, dans lesquels sont envoyées toutes sortes de personnes considérées comme antirévolutionnaires: les bourgeois, les hippies, les artistes anticonformistes, les homosexuels… Une politique, paradoxalement, pas si éloignée de celle des Etats-Unis qui à la même époque excluent les homosexuels du monde du travail. Les UMAP, les Unités militaires d’aide à la production, sont destinées à rééduquer leurs pensionnaires dans l’espoir d’en faire des révolutionnaires virils, aptes à se battre pour la cause. Ce remodelage passe par de durs labeurs, consistant à casser des pierres et à œuvrer dans les champs de cannes à sucre douze heures par jour. «De par leur condition même, les homosexuels étaient de fait considérés comme antirévolutionnaires et vont continuer par la suite à être exclus de la société», souligne Yoelkis. Dans les années 70, bien que ces programmes disparaissent, la répression se poursuit.

Discriminations persistantes
L’homosexualité est dépénalisée en 1979, mais, marginalisés, beaucoup d’homosexuels préfèrent choisir l’exil au début des années 80, lorsque La Havane décide d’ouvrir les portes à tous ceux qui veulent partir. Les dernières références homophobes disparaîtront du Code pénal cubain en 1997, les programmes du CENESEX ont fait progresser les mentalités, mais il reste du pain sur la planche pour les activistes. «Aujourd’hui encore, la police n’a pas été éduquée à respecter les gays. Il y a encore beaucoup de violences commises. L’accès à un emploi dans l’administration publique est quasi impossible pour une personne transsexuelle, ainsi que pour un gay ou une lesbienne qui s’affirme.» A l’héritage des années de répression s’ajoute le poids de la religion. Alors que l’influence des Eglises a longtemps été marginalisée par la révolution, ce sont les courants évangéliques, comme partout en Amérique latine, qui représentent désormais à Cuba le lobby le plus puissant contre les aspirations égalitaires des minorités sexuelles.

1 comments

Comments are closed.

À lire également