Insécurité et immigration: Les gays hollandais pris au piège

Aux premières loges des troubles qui agitent actuellement les Pays-Bas autour de l’immigration et de l’insécurité, les gays d’Amsterdam se laissent séduire par la droite populiste et xénophobe.

La carte postale d’une Amsterdam ouverte et tolérante ne cesse de pâlir: il ne se passe pas un mois sans que l’organisation gay nationale COC n’y rapporte au moins une, voire deux ou trois agressions homophobes. Selon les statistiques de la police, on en serait déjà à 31 depuis le début de l’année. Et les incidents ne se déroulent pas n’importe où: «Quand il y a violence, ou plus souvent encore, provocation ou intimidation, c’est la plupart du temps dans les quartiers gay, dans nos rues», explique Frank van Dalen, président du COC. Or, à Amsterdam comme dans d’autres grandes villes des Pays-Bas, ce sont les jeunes d’origine arabo-musulmane, en particulier les Marocains de la deuxième ou troisième génération qui sont montrés du doigt. Une dimension ethnique qui pèse très lourd dans le climat politique actuel.

A droite toute!
Tandis que les incivilités, les violences et les affrontements entre jeunes d’origine étrangère et police font la une des médias, la crise d’identité hollandaise se déploie également sur fond de bouleversements démographiques. En effet, selon des projections officielles, les populations musulmanes devraient former la majorité des grandes villes du pays d’ici trois ans. «Toute la vie politique est centrée sur ces questions d’intégration des Marocains et des religions», résume Philippe Esnault, un Genevois installé de longue date à Amsterdam. «Tous ces discours ne rassurent pas les homos, qui se réfugient dans les rhétoriques populistes afin de protéger leurs acquis.»
De fait, le ralliement massif des homos à la droite populiste, c’est ce que vient de prédire un sondage du magazine Gay Krant, qui prévoit un carton de la «dame de fer» locale, Rita Verdonk, ex-ministre réputée pour ses déclarations xénophobes et ses positions dures en matière d’immigration. La politicienne vient de créer un nouveau mouvement baptisé Trots op Nederland («Fier des Pays-Bas»). «C’est un peu la diva des homos», commente avec amusement Laurent Chambon, sociologue d’origine française et élu travailliste à Amsterdam. «Avec elle, les homos de droite sont en train de sortir du placard.»
Dans un style inauguré par le tribun gay Pim Fortuyn assassiné en 2002, Rita Verdonk et l’autre leader de la droite populiste Geert Wilders sont devenus maîtres dans l’art d’agiter l’épouvantail de l’islamisme à chaque incident impliquant des jeunes d’origine musulmane. Une technique qui fonctionne chez les gays au moins aussi bien que dans le reste de la population. «Il y a de l’islamophobie chez les gays, j’aurais préféré que ce ne soit pas le cas, mais c’est un fait», concède Frank van Dalen.

Territorialité
Frank van Dalen n’est pas dupe sur les motifs qui poussent les jeunes à agresser des homosexuels: «Je crois que l’Islam ne joue quasiment aucun rôle. En vérité, c’est une question de position sociale, de manque d’éducation et de comportement de groupe… les jeunes y trouvent simplement une excuse.»
Pour Laurent Chambon, le phénomène est le symptôme d’un malaise plus général, qui n’a rien de spécifique aux homosexuels. Il s’inscrit notamment dans une dimension territoriale, du fait de la privatisation du parc immobilier municipal, chassant du centre-ville les classes populaires. «Si les jeunes Marocains viennent jouer les gros bras dans le centre c’est aussi parce qu’eux-mêmes, ou leurs proches, viennent d’en être virés, parfois avec brutalité, pour laisser la place à des bobos blancs», explique-t-il. «Les homos sont aux premières loges parce qu’ils sont perçus comme des éléments faibles… En cela, ils paient un peu le prix de leur visibilité…»

Chape morale
Cette montée de l’insécurité coïncide avec une baisse de vitalité de la scène gay locale. Un déclin que beaucoup d’Amstellodamois interprètent comme le signe qu’une «chape morale» s’abat sur la ville, où les bars ferment et les restrictions se multiplient. Certains émettent même l’hypothèse que les partis au pouvoir (travaillistes et chrétiens-démocrates) profiteraient des tensions actuelles pour «faire le ménage» dans la scène gay, et revenir sur certains acquis de la communauté homosexuelle.
Une vision que conteste le président du COC, pour qui il ne fait aucun doute que les autorités soutiennent, plus que jamais, les gays. «Pour la première fois, la lutte contre l’homophobie a été intégrée dans le programme de coalition. Nous avons un ministre d’Etat en charge du dossier et un budget plus important pour améliorer les mesures dans l’éducation», explique Frank van Dalen.
Le renforcement des mesures d’éducation à la diversité ne sont qu’une partie des revendications du mouvement gay néerlandais, qui réclame par ailleurs des mesures de répression draconiennes. Il a ainsi obtenu un alourdissement des peines requises lors de délits à caractère homophobe. En juin dernier, le COC a même proposé la mise en place autour du quartier gay d’un périmètre interdit aux délinquants connus. Immédiatement taxée de «ghetto gay», l’idée a suscité un tollé. Elle mesure en tout cas la perplexité de la communauté LGBT face à ce nouveau phénomène.

Une police plus impliquée

Répondant aux demandes de la communauté gay, la police d’Amsterdam a innové en impliquant des officiers gay et lesbiennes au sein d’une unité de liaison spéciale, le Homonetwerk, qui informe le reste du corps de police sur la communauté LGBT et encourage les victimes d’agression à porter plainte.
Membre de ce groupe, Peter van der Steen reste prudent sur l’évolution de la situation: «Si le nombre de cas de violence homophobe a augmenté, c’est que les méthodes d’enregistrement des incidents ont changé. […] Il faut aussi prendre en compte le fait que ces incidents ont reçu beaucoup d’attention de la part des médias. Il en a résulté davantage d’appels pour dénoncer des violences homophobes.»

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