Le quartier ultra-orthodoxe de Mea Shearim.

Abomination à Jérusalem

Israël serait bien le paradis des gays moyen-orientaux à en juger par l’ébullition sociale qui règne à Tel-Aviv. Or la réalité est toute différente à Jérusalem, qui passe pour le pire cauchemar des homos de l’Etat hébreu.

La rue piétonnière du centre de Jérusalem Ouest. Dans l’entrée qui mène au premier centre gay et lesbien de la ville, juste une plaque et une boîte à lettres. Elles indiquent lapidairement «Jerusalem Open House». «En vingt ans, il y a bien dû y avoir quatre tentatives pour ouvrir un local gay à Jérusalem», explique Jerry Levinson, le président de l’Open House. Il s’agissait alors d’implanter l’antenne d’une association créée par et pour la communauté gay de Tel-Aviv. «Mais on n’avait pas pris en compte réalité de Tel-Aviv n’est foncièrement pas celle du reste du pays et surtout pas celle de Jérusalem. La ville est une incroyable mosaïque ethnique et culturelle», explique-t-il, «où chaque communauté – éthiopiens, chrétiens, juifs orientaux, anglosaxons, musulmans, juifs orthodoxes – vit dans des enclaves urbaines hermétiques.» Aussi, malgré le demi-million d’habitants qui réside dans la ville sainte, il règne une mentalité provinciale.

Les locaux ont été inaugurées au printemps 99, après quatre ans de gestation. Levinson raconte qu’au départ, il avait ouvert une ligne d’information téléphonique destinée aux gays et lesbiennes de Jérusalem. «Nous avons été stupéfaits par la diversité des gens qui appelaient. Il y avait des catégories dont on ne soupçonnait pas l’existence. Progressivement, à partir des attentes de nos interlocuteurs et d’un réseau d’amis, nous nous sommes mis à rassembler des volontaires, des fonds et des compétences. Le besoin d’un local pour développer tout ça est venu naturellement.»

Malgré le succès évident de l’Open House après un an d’activité, les Juifs d’origine orientale ou africaine et les Palestiniens de Jérusalem Est ont été peu nombreux à répondre à l’appel. «Ce sont des communautés où nous savons qu’il y a beaucoup de détresse liée à l’homosexualité. Mais parmi nos membres, peu encore se sentent l’énergie – ou le droit – de monter des projets spécifiques», reconnaît Levinson.

Trouver les mots
En Israël, le concept même de communauté homosexuelle reste pour beaucoup a créer. Le mot homosexuel même, «homoseksual» en hébreu, ne s’est imposé qu’il y a quelques décennies dans la langue hébraïque aux dépens d’un bibliquement explicite «ossei-ma’assei-sodom». Les gays palestiniens, eux, peinent à proposer «mithli» (de l’arabe «mithl», pareil) plutôt que «louti» (formé a partir du nom Lot… encore la Bible). Une préoccupation similaire apparaît chez les gays russes débarqués en Israël ces dix dernières années. Quelques-uns ont formé un groupe qui se réunit renient à l’Open House. L’un d’eux expliquait récemment à un quotidien israélien: «En russe, il n’y a aucun mot inoffensif pour désigner l’homosexualité.» C’est pourquoi. ajoutait-il, «nous voulons aider les immigrants russes à assumer leur identité sexuelle non seulement à travers la culture israélienne, mais surtout à travers leur culture d’origine.».

Organiser sa vie, affirmer sa sexualité. recréer son vocabulaire, reforger ses traditions, voilà aussi à quoi s’attellent les gays et lesbiennes religieux. Dans leur cas, cette tâche est particulièrement ardue. Environ un tiers de la population juive israélienne est considérée «religieuse». Mais ce terme traverse un nombre impressionnant de sensibilités et de dénominations souvent fermées les unes aux autres. Cela va du colon théocrate ultra nationaliste aux haredim, les ultra orthodoxes tout droit sortis de l’Europe orientale du XVIIIe siècle, en passant par les religieux orientaux, irakiens, yéménites ou marocains d’origine. Tous, néanmoins, ont leur ordonnance stricte des jours, des années et de la vie, ponctués d’étapes rituelles indispensables. Chaque journée commence ainsi par son «Modeh Ani», la prière du réveil où le Juif observant rend grâce à Dieu et réaffirme sa foi.

Cette prière est longtemps restée en travers de la gorge de Daniel, 19 ans, juif pratiquant depuis le début de l’adolescence. «Comment rendrais-je grâce à Dieu qui m’a fait comme je suis? A une époque, rien qu’à l’idée de devoir réciter cette invocation. je refusais de me lever.»

Passible du châtiment divin
L’interdit de l’homosexualité masculine apparaît explicitement à deux reprises dans la Tora, qui plus est dans des termes particulièrement absolus («une abomination.). Selon certaines interprétations. l’abomination en question est passible de mort. A ce sujet. on a assisté dernièrement à une passe d’armes plutôt cocasse lorsque l’actuel ministre israélien de la santé, un ultra-orthodoxe, a généreusement invité les homosexuels à subir un traitement psychiatrique. Il a été sèchement rappelé à l’ordre par les autorités spirituelles de son parti, le fameux Shas. Pour eux. l’homosexualité ne se traite pas… elle est l’objet du châtiment divin.

Accessoirement, l’homosexualité est légale depuis 1988. Daniel relate comment il a successivement essayé l’abstinence, l’introspection et la pénitence sur les conseils de rabbins ou de proches. «On me disait aussi de me marier, que ça passerait. «Le célibat est impensable dans certains milieux religieux, chez les haredim par exemple. Mais une fois mariés, certains ultra-orthodoxes fréquentent les parcs, en camouflant tant bien que mal leurs papillotes sous une casquette. «Un temps. je me suis entouré de livres et je me suis mis à me chercher une justification dans d’anciens commentaires et écrits talmudiques», raconte Daniel. Ça n’a pas été probant. «Aujourd’hui. je me dis que je suis trop jeune pour tout savoir, mais qu’en ce qui me concerne, voilà: je vis deux vérités: ma foi et mon homosexualité.»

La kippa dans la poche
«Ce ne sont que deux vérités parmi une infinité d’autres», corrige Ben. A 28 ans ce fils de rescapés de la Shoah garde sa kippa dans la poche de son sac, «en cas d’urgence». Il dit ne pas désespérer de la voir finir dans un tiroir. Ben a baigné dans le judaïsme nationaliste proche des milieux de colons depuis sa plus tendre enfance. Aujourd’hui il en a fait table rase. Il est amer lorsqu’il se rappelle son adolescence: «Je voulais croire que j’étais religieux, comme mes parents. Mais en vérité je ne pensais pas avoir de choix.» Sa déconversion du judaïsme? Elle a pris deux heures, au plus. «Je me reverrai toujours sur mon vélo, traversant les rues désertes, un shabbat. J’allais au parc et j’y ai fait du sexe. J’étais dans un état second. Peu importait. Instinctivement, il s’agissait de souiller le shabbat et d’en finir.»

Mais Ben se défend d’être devenu antireligieux. «Je n’aurais pas abandonné Dieu pour un talk-show à la télé le vendredi soir; je l’ai fait pour l’amour.» Il admet aussi que la stricte observance dans laquelle il a grandi, à défaut de lui donner la foi, a façonné son identité. «S’il y a un sentiment qui me reste de ce temps-là, c’est la sacralité du mot et de la langue. C’est ma religion», dit Ben, qui est traducteur aujourd’hui. «L’homosexualité a été un instrument pour sortir de la religion.» Il ne remet pas en cause ses origines juives, mais il se sent avant tout citoyen du monde. «S’il faut me définir une nationalité, je dirais que je suis un Européen de langue maternelle hébraïque… né en Palestine.»

Qui sait. Dans un Israël plus que jamais à la recherche d’une identité nationale, les efforts des gays et lesbiennes des minorités communautaires pour s’affirmer préfigurent peut-être un plus large mouvement qui viserait à fonder un nouvel Israël plus ouvert et plus critique envers l’idéologie sioniste fondatrice.

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