«Les garçons vous faites ça, les filles vous faites ça»

Carte blanche à la Geneva Pride: une série d'article à suivre cet été – 3 août 2020

Loïc Chevalley. Photo: Mathilda Olmi

Acteur·ice trans* non binaire et militant·e queer, Loïc Chevalley évoque son travail, sur scène et au quotidien, en faveur de la reconnaissance et de l’acceptation.

Malgré la votation du 9 février dernier qui permet d’étendre depuis début juillet la norme anti-raciste à la haine homophobe, une grande partie de la communauté LGBTIQ+, et particulièrement les personnes trans*, a été laissée sur le carreau. La loi ne condamne en effet que les actes de haine liés à l’orientation sexuelle et fait l’impasse sur l’identité de genre.

C’est une discrimination qui concerne Loïc Chevalley au quotidien. Acteur·ice trans* non binaire et militant·e queer, iel travaille en faveur de la reconnaissance et de l’acceptation des personnes trans* dans la société. Loïc a accepté de parler de sa vie quotidienne en tant que personne trans* et surtout en tant qu’acteur·rice professionnel·le. Iel nous présente un milieu culturel certes ouvert d’esprit concernant l’homosexualité, mais encore transphobe sur de nombreux points.

Attention, cette interview parle de transphobie et mentionne le viol.

– Loïc, tu te définis comme étant une personne trans* non binaire. Est-ce que tu peux expliquer ce que ça signifie?
– Une personne trans* non binaire est quelqu’un qui ne s’identifie ni comme un homme ni comme une femme. Ça ne veut pas forcément dire qu’on est les deux ou entre les deux, c’est propre à chaque personne. Pour moi, il n’y pas de différence entre une personne non binaire et une personne trans* non-binaire. Je me définis comme tel·le pour rappeler que toutes les personnes trans* sont des personnes dont l’identité de genre ne correspond pas au genre qu’on leur a assigné à la naissance. C’est aussi rappeler que, même si les personnes trans* dites binaires n’ont pas exactement les mêmes parcours que les personnes trans* non binaires, on est dans le même bateau.

– Quelles sont tes difficultés au quotidien?
– Quand tu me poses cette question, je pense directement aux toilettes. Je ne vais pas une seule fois dans des toilettes publiques genrées sans me demander si je dois aller chez les hommes ou chez les femmes. La conception du genre est quelque chose de relativement flou pour moi, c’est un concept sociétal que je ne comprends pas et qui m’importe peu. Mais à chaque fois, c’est un vrai choix parce que, par principe, je n’ai pas envie d’aller chez les gars et en même temps je n’ai pas envie de me mettre en danger en allant chez les femmes. Dans les deux cas je me sens en danger, parce que selon comment je suis habillé·e, être avec des mecs cis c’est dangereux physiquement et si je vais chez les femmes, je m’expose à beaucoup de violence aussi. Je choisis les toilettes en fonction des circonstances et de mon énergie. À chaque fois que j’y suis confronté·e, ça me rappelle qu’on vit dans une société binaire et je me sens invisibilisé·e et pas accepté·e surtout.

– Tu parles de mise en danger, est-ce que tu as peur?
– Oui. Ma peur est influencée par mon expression de genre du jour. J’oscille entre des codes qui sont très liés au masculin ou au féminin et je remarque que l’espace public devient très hostile du moment où j’ai un attribut qui ne convient pas à la «norme masculine». Sinon c’est très dépendant du lieu, de l’heure, des gens. Par exemple, récemment, j’étais dans un train l’après-midi et douze militaires sont entrés dans le wagon et m’ont dévisagé·e parce que j’étais maquillé·e, mais vu le contexte je n’ai pas eu peur. S’il avait fait nuit, ça aurait été une autre histoire, je ne serais probablement même pas monté·e dans le train.

Personnellement, j’ai la certitude qu’un jour je me ferai agresser physiquement.

J’ai toujours un spray au poivre avec moi dans ma banane au cas où. C’est une chose dont il faut se rendre compte et dont les hommes cis blancs hétéros n’ont certainement pas conscience: à chaque fois que je sors, je crée mentalement des stratégies de défense si jamais quelque chose se passe. Le soir, quand je rentre tout·e seul·e, s’il y a quelqu’un derrière moi, je vais changer de trottoir pour que la personne me passe devant. Ça me rappelle «King Kong Théorie»: Virginie Despentes y parle de Camille Paglia, une féministe étasunienne qui dit que, si une femme veut sortir, elle doit accepter la possibilité de se faire violer. Je pense qu’il y a de ça pour toutes les personnes queer et personnellement, j’ai la certitude qu’un jour je me ferai agresser physiquement.

– En tant qu’acteur·ice, quelle est ton expérience?
– Il faut savoir que j’ai bossé dans le milieu professionnel avant mon école de théâtre et que j’étais perçu comme étant un homme cis gay parce que je n’étais même pas «out» à moi-même. Ce n’était donc pas du tout une question que je me posais à l’époque. Après, je me suis «outé·e» alors que j’avais commencé mon école, et c’est là que je me suis rendu compte de la transphobie inhérente au milieu théâtral. J’ai rencontré des metteur·euse·s en scène qui n’ont pas voulu l’entendre et j’ai été confronté·e à des phrases très violentes comme «la scène ce n’est pas une thérapie» et qui me restent dans la tête encore aujourd’hui.

– Est-ce que du coup tu te fais tout le temps «caster» dans des rôles exclusivement masculins?
– Au début j’étais casté·e pour des rôles d’hommes et j’ai vécu de l’homophobie par rapport à ça, certain·e·s metteur·euse·s en scène m’ont dit que je ne pourrais pas jouer une scène de désir hétéro parce que j’étais «pédé». Mais de manière générale, mon homosexualité a été bien acceptée. Après m’être «outé·e», je n’osais pas forcément le dire à certain·e·s intervenant·e·s parce que je savais qu’iels auraient été transphobes.

Il faut simplement arrêter de mettre le genre en tant que vecteur de la création artistique

Cela dit, je n’ai aucun souci à jouer un rôle masculin, tant qu’on respecte mon identité de genre derrière et que ce ne soit pas un rôle par défaut. Si on me caste dans un rôle masculin parce qu’on a envie de m’y voir, alors oui, là ça m’intéresse. Il faut simplement arrêter de mettre le genre en tant que vecteur de la création artistique.

– Aujourd’hui, quelle est la place sur scène pour les personnes sortant de la «norme binaire»?
– C’est compliqué. Par exemple, je n’ai encore jamais vu de personnages trans* sur une scène de théâtre, ou alors joué par des personnes cis et mal. Le jour où on me propose le rôle d’une personne trans* et/ou non-binaire je serai pire chaud·e! (rires) Il y a vraiment des choses cool qui se font dans des théâtres aujourd’hui, par contre le théâtre d’hier est extrêmement binaire, homophobe, transphobe, sexiste et c’est compliqué de faire avancer les mentalités. Je n’en peux plus d’aller au théâtre et de voir des hommes parler et des femmes servir d’objets sur scène. Même si les milieux culturels sont connus pour être plus ouverts d’esprit que d’autres milieux, ils restent profondément transphobes.

– Tu parles de représentation des personnes trans*. Du coup, le film «The Danish Girl», t’en penses quoi?
Oh mon dieu! (rires) Je l’ai adoré quand il est sorti et très peu de temps après je me suis rendu compte que non, ça ne va pas! C’est le premier film que j’ai vu qui parlait de la transition d’une personne trans*. Comme le dit Lexie (aggressively_trans sur Instagram) quand personne ne parle de nos vies, évidemment que dès qu’on en parle, même si c’est mal fait, on va aimer.

J’en ai marre de voir des personnes cis surfer sur la vague de popularité de la transidentité

Déjà, on peut s’arrêter au fait qu’un homme cis joue le rôle d’une femme trans*, mais en plus de ça Eddie Redmayne nous fait une espèce de caricature de la féminité fragile. C’est une histoire qui n’est pas racontée par les personnes qui devraient la raconter. On a tendance à oublier que tous les actes de création sont politiques et en faisant ça on invisibilise encore plus la communauté trans*. J’en ai marre de voir des personnes cis surfer sur la vague de popularité de la transidentité, c’est desservir le propos. Ce n’est pas par caprice qu’on demande de nous laisser ces sujets-là, c’est parce que personne ne le fait bien et que personne ne le fera bien à part des personnes directement concernées.

– Le mot de la fin?
– La transphobie que j’ai vécu pendant mon école de théâtre était violente et il faut vraiment commencer à se mettre dans la tête que les personnes trans* ont leur place où elles veulent, aussi sur les scènes de théâtre. C’est un vrai travail d’éducation, quand un metteur en scène te dit «Les garçons vous faites ça, les filles vous faites ça» et qu’il s’offusque que tu ne veuilles rien faire, ça ne va pas. Les personnes trans* existent et les acteur·ice·s trans* aussi, on ne peut pas le nier.

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En collaboration avec Geneva Pride 2020

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