«Le racisme nous poursuit du travail à la chambre à coucher»

Carte blanche à la Geneva Pride: une série d'articles à suivre cet été – 27 juillet 2020

Photo: at5_visual

La mort de George Floyd fin mai a donné lieu à un mouvement social d’ampleur aux États-Unis et à travers le monde, cristallisé autour de Black Lives Matter (BLM). Rencontre avec deux membres de BLM Geneva, avec qui on discute de racisme anti-Noir·e·x·s, de LGBTIQ+phobies et de la convergence des luttes.

Y. et J., respectivement âgé.e.s de 18 et 31 ans, ont souhaité rester anonymes pour mettre l’accent sur le collectif plutôt que sur leurs personnalités.

– Parlez-nous de votre collectif.
– Le collectif BLM Geneva (anciennement BLM Swiss Rom) est composé d’une vingtaine de membres et s’est constitué en préparation de la grande manifestation du 9 juin qui a eu lieu à Genève pour dénoncer le racisme anti-Noir·e·x·s. Il se veut inclusif: toute personne concernée ou alliée est la bienvenue. Notre collectif est un espace de lutte et de soutien mutuel face au racisme que nous subissons au quotidien en tant que personnes racisées. Il était très important d’ancrer la lutte ici aussi car le racisme est très présent dans la société suisse.

– Comment se manifeste le racisme anti-Noir·e·x·s?
– C’est d’abord du racisme ordinaire et quotidien comme des propos déplacés, sous prétexte d’humour ou d’amitié. Par exemple on trouve drôle de prétendre te prendre pour un dealer de drogues car tu es Noir·e·x. Ensuite il y a les regards lourds ou déplacés, les insultes et toutes les discriminations systémiques: aux études, à l’embauche, etc. Il est récurrent qu’un employeur contraigne une employée noire de renoncer à avoir la coupe afro sous prétexte que ce ne serait pas professionnel. L’inégalité des chances et le plafond de verre sont un vécu que nous partageons avec les personnes LGBTIQ+. Le racisme nous poursuit jusque dans la sphère privée, où nos corps sont fétichisés, exotisés, où notre intégrité physique n’est pas respectée. Les personnes noires, probablement au même titre que les personne trans*, sont l’objet de fantasmes: on attend, on exige un grand sexe de l’homme noir et des fesses généreuses ou un côté sauvage chez la femme noire. En gros, le racisme accompagne certain·e·x·s d’entre nous du travail à la chambre à coucher.

– Quels sont les moyens de lutte contre ce racisme à prioriser selon vous?
– L’éducation est un levier essentiel. Nous devons connaître l’histoire Noire de la Suisse et dans le monde, sans pour autant adopter le prisme colonial et européen, qui finit toujours par justifier les actes du passé. Le rôle colonial joué par la Suisse et certaines de nos figures historiques, en partie héroïsées, doit être connu et reconnu, tout comme la présence d’expositions coloniales à Genève au début du siècle dernier. Le débat sur le déboulonnage de certaines statues est une étape essentielle dans ce processus. Les leviers juridiques et politiques doivent également être activés, par exemple en durcissant le cadre législatif. Les commentaires et insultes racistes, mais aussi sexistes ou LGBTIQ+phobes ne doivent plus du tout passer. Le récent débat sur la norme pénale contre l’homophobie a montré que les résistances s’appuyaient largement sur l’argument de la liberté d’expression. Il faut assumer de lui poser des limites, car si on laisse passer des appels à la haine, on cautionne des actes qui créent des souffrances énormes. Une réforme en profondeur de la police doit aussi se faire : interdire le profilage racial, mettre l’accent sur les délits et pas sur l’origine des prévenu·e·x·s, développer une police de proximité, etc.

– Quelles sont les actions menées par le collectif jusqu’ici et quels sont les prochains rendez-vous?
– La grande manifestation du 9 juin a été une première pierre posée avec succès à notre édifice antiraciste. On est très fier·e·x·s d’avoir rassemblé environ 20’000 personnes, dont de nombreuses personnes qui ont manifesté pour la première fois. De manière identique aux luttes LGBTIQ+, il est essentiel pour nous de nous rassembler. Au quotidien, l’espace public est hétéronormé et blanc. Nous manquons aussi d’espaces sûrs pour nous exprimer et exhorter les discriminations vécues.
Nous avons organisé une autre manifestation, de moindre ampleur, le 3 juillet, contre les violences policières. Quatre revendications ont rythmé la manifestation: l’établissement d’une attestation à chaque contrôle policier; l’interdiction du plaquage ventral et des techniques policières dégradantes et potentiellement létales; l’introduction d’une carte de citoyenneté cantonale indépendante du statut administratif; l’arrêt immédiat de la construction du centre fédéral du Grand-Saconnex et la fin d’une gestion policière et carcérale de la migration. Le Collectif radical d’action queer (CRAQ) était présent à nos côtés et a largement appelé à manifester, ce qui constitue un bel exemple de collaboration entre nos communautés.
Une dizaine de membres de notre collectif a aussi participé à un atelier lors de la Grève féministe du 14 juin dernier sur la thématique de l’intersectionnalité et de l’afro-féminisme. Nous avons aussi participé à un rassemblement en juin à Lausanne contre les violences policières et les discriminations anti-Noir·e·x·s. Il est important pour nous de faire preuve de solidarité régionale, d’autant plus que des personnes de partout en Romandie sont venues gonfler les rangs de nos manifestations. Nous profitons de la pause estivale pour préparer des événements d’ampleur à la rentrée, mais nous maintenons le suspens pour l’instant (rires).

– Les réseaux sociaux sont-ils des alliés dans la lutte contre le racisme ou ne permettent-ils que de prêcher à des convaincu·e·x·s?
– Il est vrai que les réseaux sociaux nous entretiennent dans nos convictions, car c’est essentiellement les messages des pages auxquelles nous nous abonnons qui apparaissent dans notre fil. Mais nous avons aussi remarqué que l’appel du 9 juin a attiré en manifestation des personnes pas du tout politisées jusqu’ici. L’enjeu réside dans le message que nous délivrons: il doit être assez consensuel pour attirer un plus grand nombre de personnes. Pour être efficaces sur les réseaux sociaux, il faut donc connaître l’outil et l’audience qu’on cible.

Les discriminations contre lesquelles nous luttons ont la même racine et nous avons un intérêt réel à nous allier afin de nous renforcer.

– Quelles similitudes et différences voyez-vous entre discriminations LGBTIQ+ et anti-noir·e·x·s?
– Nos deux communautés sont en lutte contre une norme sociale qui s’impose et nous oppresse. Nous subissons violence physique, insultes ou discriminations sur le marché de l’emploi ou du logement, mais partageons également des obstacles plus spécifiques comme la «folklorisation» et «l’exotisation» des corps noirs et trans*. Les discriminations contre lesquelles nous luttons ont la même racine et nous avons un intérêt réel à nous allier afin de nous renforcer. On peut mentionner une différence en termes de visibilité entre nos deux communautés. La lutte contre le racisme anti-Noir·e·x·s est connue depuis la moitié du siècle dernier, notamment grâce aux revendications pour les droits civiques aux États-Unis. La lutte pour les droits LGBTIQ+, bien qu’ancienne, est réellement visible depuis peu de temps et reste encore largement méconnue. Cette ignorance explique en partie les réactions LGBTIQ+phobes concernant les personnes trans*, intersexes ou non-binaires, sans pour autant les justifier.

– Votre collectif connaît-il des personnes subissant des discriminations intersectionnelles (par ex. LGBTIQ+ et racisme anti-Noir·e·x·s) et quel soutien leur apportez-vous?
– Oui, nous avons connaissance de situations et nous leur apportons d’abord un soutien personnel, de l’écoute, un espace sûr pour s’exprimer. Nous avons le projet de rédiger une liste de psychothérapeutes racisé·e·x·s et «LGBTIQ+ friendly». Notre collectif lutte contre les discriminations systémiques mais se veut aussi un espace de libération de la parole. Depuis le début de l’été et la montée en puissance de BLM, nous remarquons que le besoin pour un tel espace s’est agrandi.

– Les préjugés envers les personnes racisées existent également au sein de la communauté LGBTIQ+. Par exemple, le préjugé selon lequel une personne noire ou maghrébine serait forcément homophobe. Quelles actions la communauté devrait-elle entreprendre selon vous pour les enrayer?
– La communauté LGBTIQ+ devrait visibiliser les personnes racisées en son sein. Pour une personne racisée et LGBTIQ+, il sera d’autant plus difficile de sortir du placard si elle n’est pas soutenue par son entourage et qu’en plus elle n’a pas confiance en l’accueil de la communauté LGBTIQ+. À ce titre, nous saluons l’effort de la Geneva Pride de mettre en avant ses minorités invisibilisées lors du Week-end des fiertés, telles que les personnes racisées. À part cela, chacun·e·x a le devoir de déconstruire ses propres préjugés racistes, intériorisés depuis l’enfance, et d’intervenir lorsqu’il ou elle est témoin d’une réaction raciste.


En collaboration avec Geneva Pride 2020

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