Tsahal temps pour l’amour

Romantique en diable, le film Yossi et Jagger ne parle ni d’homophobie, ni de Palestiniens, mais réussit le tour de force de traiter de la difficulté d’être soi et du militarisme ravageant la société israélienne. Rencontre avec Eytan Fox, son réalisateur.

Havatzelet, une station d’observation perdue quelque part dans les neiges de Haute Galilée, à la frontière syrienne ou libanaise. Engagé dans le Tsahal – l’armée israélienne – Yossi, le jeune commandant bourru, batifole secrètement avec Lior, son second. Quant aux autres soldats, lorsqu’ils ne sont pas en faction, ils bouffent des Flips («la nourriture des héros»), improvisent une techno party dans le dortoir, s’initient à la confection de sushis au corned beef, et, bien sûr, flirtent – car oui, il y a aussi deux meufs à Havatzelet. L’une s’envoie de mauvaise grâce le colonel, tandis que l’autre attend un prince charmant qu’elle imagine sous les traits de Lior. Tout est là pour un marivaudage en vert-de-gris, tant la guerre et la mort sont lointaines… sauf qu’une «embuscade» se prépare. Bientôt tout s’obscurcit, les scènes légères et décalées font place à une atmosphère étrange et tendue.
Un des aspects les plus remarquables de Yossi et Jagger est de dépeindre des rapports amoureux (et sexuels) empreints de contrainte, exacerbés ou frustrés par la discipline militaire. Depuis son premier long-métrage, «After» en 1990, où un soldat en permission tombait sur son supérieur en pleine action… dans un parc public, c’est visiblement un sujet qui tourmente Eytan Fox. «Toute l’expérience militaire vient pour nous à un âge critique, explique-t-il. En sortant du service, j’ai tout de suite voulu en faire un film. Rétrospectivement, je réalise que c’était une forme de défoulement, le pur produit des frustrations qui m’ont été imposées dans l’armée comme dans la société.»
Fox poursuit: «Entre temps, Israël a changé. Moi-même, en tant qu’homme et en tant que réalisateur, je me suis autorisé à être plus romantique. Je me permets maintenant de parler de relations où l’amour et le long terme sont en jeu.»
Pour autant, Yossi et Jagger ne joue ni sur la guimauve, ni sur le contraste entre un pur amour et l’hostilité ambiante: «Ce n’est pas vraiment un film qui dénonce l’homophobie dans la mesure où personne ne voit, ou ne veut voir l’homosexualité: ni l’armée, ni la famille. Si homophobie il y a, elle est intériorisée: ainsi Yossi est sûr que l’on ne peut pas être à la fois un gai et un bon officier – un vrai homme en somme.».

Succès
Réalisé pour la télévision, Yossi et Jagger a remporté en Israël un succès considérable, sur petit, puis sur grand écran. Fox admet que cet accueil avait initialement un lien avec la présence dans la distribution de l’idole des adolescentes, le sexy – et très straight – Yehuda Levi (Lior).
Mais le succès a révélé un engouement plus profond. «Au départ, le film est inspiré d’une histoire véridique de l’un de mes amis pendant le conflit libanais. Or, j’ai réalisé qu’avec les circonstances actuelles, une relation intime se créait entre le film et un public très large. A ma grande surprise, j’ai vu que beaucoup allaient voir le film en groupe ou en famille, et restaient dans la salle après la fin du générique pour discuter. En fait, je crois que les gens ont vraiment besoin d’une manière d’exprimer leur émotion, et de mettre à plat la confusion et le trouble qui les habitent en cette période. Et de réaliser, je l’espère, que nous sommes en train de perdre la partie au profit de la guerre.»
A l’inverse, certains critiques israéliens ont reproché à Yossi et Jagger d’avoir adapté un mythe militariste et patriotique aux gais. La controverse agace prodigieusement le réalisateur: «C’est si loin de la manière dont Yossi et Jagger a été perçu! En plus, l’histoire est tout sauf héroïque: il n’y a pas de combat, pas d’ennemi… La plupart des personnages se foutent de l’armée, de la patrie et du sionisme. Tout ce qu’on voit, c’est l’absurdité de leur situation.» Il ajoute: «J’ai tenté de parler de l’acceptation de soi et des autres à travers ce qui pour moi est le plus profond et le plus intime en tant qu’Israélien, antimilitariste de gauche, et aussi en tant que gai. Au bout du compte, je crois pouvoir faire bouger les choses en choquant, en émouvant, et en trouvant de vrais sujets. A ce titre, je reste persuadé qu’avant de pouvoir résoudre leurs relations de voisinage, les Israéliens doivent se regarder dans une glace, et commencer à s’occuper d’eux-mêmes. Ils sont incapables de faire la paix parce qu’ils sont tellement terrorisés, tellement à côté de leurs pompes… Il n’empêche, c’est à nous de faire le pas, parce que dans cette histoire nous sommes les agresseurs – ou peut-être des pères indignes.»

Fable
Son format ramassé rapproche Yossi et Jagger d’une fable sur «les conséquences tragiques de vivre dans le non-dit». Du coup, le film paraîtra sans doute un peu trop lisse et linéaire à certains. Et c’est vrai, l’émotion y tourne à vide par moments.
Mais toute prévisible qu’elle soit, l’histoire tient la route, soutenue par un humour omniprésent, allant du potache absurde à l’ironie sombre du dénouement. Par ailleurs, les personnages demeurent formidablement crédibles et attachants ; on les voit céder aux règles militaires, à leurs propres préjugés, et au fond, à leur incapacité à communiquer. Ainsi le romantisme de Yossi et Jagger n’est pas gratuit ; il propose de montrer une communauté détruite non pas tant par la guerre que par la peur: celle de sortir du rang pour dire non à la contrainte et non au silence.

«Yossi et Jagger» de Eytan Fox, avec Ohad Knoller et Yehuda Levi, 64 min. ; sur les écrans romands dès le 7 avril. Le film est également diffusé dans le cadre du festival «Vues d’en face» de Grenoble (lire encadré).

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