Culture

Lesbiennes: les inconnues du IIIe Reich

Entre deux polémiques qui contestent la présence des lesbiennes dans les camps de concentration nazis, un travail de recherche tombe à pic et propose une lecture queer de cette partie trouble de l’histoire.

Au moment même où la polémique oppose associations gay et lesbiennes en Allemagne autour du film projeté dans le Mémorial des victimes homosexuelles de Berlin*, les chiffres et les histoires les plus fantaisistes circulent toujours à propos des crimes commis par le régime nazi. Les archives officielles peinent à nous renseigner de manière précise. C’est d’ailleurs le point de départ du sujet de recherche de Nathalie Brochard qui présente son travail de mémoire intitulé «Entre assignations de sexe et performances de genre: les lesbiennes berlinoises de 1932 à 1945» lors du colloque organisé le 10 juin par le département des Etudes genre de l’Université de Genève.
Elle affirme être partie «d’une statistique officielle: entre 10 000 et 15 000 homosexuels ont été internés en camp de concentration contre 3 lesbiennes, autant dire aucune». Alors comment expliquer la présence de ces femmes dans les camps? «C’est précisément ce que j’ai voulu interroger. Elles ne sont pas inscrites sur les registres officiels, elles ne sont pas poursuivies pour motif d’homosexualité contrairement aux hommes passibles d’emprisonnement selon le Paragraphe 175, cependant certaines ont été persécutées individuellement, j’ai voulu savoir pourquoi, comment», ex-plique-t-elle. De rares historien-ne-s tels William Spurlin ou Christine Bard commencent à remettre en question la vision masculine historique qui conclut un peu hâtivement à la non-persécution des lesbiennes en raison de la non-pénalisation de l’homosexualité féminine. La difficulté à définir et à identifier les lesbiennes les protège en théorie. Pour autant, l’invisibilité suffit-elle pour échapper à la répression?

Des sujets agissants
Au terme de trois ans de recherche, soutenue par des universitaires allemands, anglais, français et dirigée par Anne-Françoise Praz, professeure à l’Université de Fribourg et Caroline Dayer, docteure à l’Université de Genève, Nathalie Brochard a osé inscrire ces lesbiennes berlinoises dans l’Histoire. Elle les a envisagées comme sujets agissants. Pour elle, ces femmes n’ont pas toujours été des victimes, elles ont parfois été complices du régime national-socialiste. «Mais je crois surtout qu’elles ne peuvent pas être simplement catégorisées victimes ou complices, j’ai tenté de déconstruire cette opposition binaire», explique-t-elle. Elle poursuit: «Leurs expériences sont plus complexes et l’ambivalence de leur rapport avec le régime leur a permis dans certains cas d’expérimenter à la fois le rôle de victime et celui de complice», car pour reprendre l’expression de la sociologue Liliane Kandel, le nazisme n’est pas une «maladie d’homme». Si certaines lesbiennes se sont conformées à la norme féminine édictée par le IIIe Reich, d’autres s’y sont opposées ou en ont été exclues.

Un genre de résistance
Nathalie Brochard a étudié comment les identités assignées pouvaient être subverties et comment le genre a joué un rôle dans la résistance individuelle et collective à l’assujettissement y compris dans un contexte extrême comme l’univers concentrationnaire. Elle pose la question de savoir si la performance de genre entre dans une quelconque stratégie de survie. Par exemple à Ravensbrück, devenu le camp central pour femmes à partir de 1939, des femmes hétérosexuelles ont veillé tant bien que mal à maquiller, au sens propre et figuré, leur dégradation physique. Le «rester femme» et séduisante comme stratégie de survie a trouvé un certain écho auprès des interné-e-s. De leur côté, les homosexuelles allemandes formaient un réseau fort et organisé. Elles menaient une existence lesbienne voyante et revendiquée bravant les interdits. Nathalie Brochard explique que «le genre joue ici comme organisation différenciant et hiérarchisant les sexes (y compris à l’intérieur du groupe des femmes) mais également comme identité sexuée à la fois imposée, choisie ou interprétée». Une lecture queer de ces performances de genre montre finalement à quel point les identités, les frontières, les barbelés sont poreux. Et ces femmes qui se maquillent, ces autres qui marchent crânement la cigarette au bec, ne le font pas que dans les allées chics d’Unter den Linden à Berlin mais bel et bien à Ravensbrück, un camp de concentration. Butler affirme que le genre est un acte. On voit que face aux entreprises de déshumanisation, les individus performent le genre pour faire évoluer les rapports de force en leur faveur. Le fait de reconsidérer l’identité comme un effet ouvre des possipas dû être internées, mais qu’on retrouve dans les camps, Nathalie Brochard « ne cherche pas à ériger des martyrs pour une communauté mais plutôt à faire émerger les lesbiennes comme des êtres sociaux à part entière, victimes ou actrices à des degrés divers. » Après on peut aient pu être internées en camp de concentration entre 1933 et 1945…

* Il était prévu qu’alternativement, tous les deux ans, soit montré la vidéo de deux hommes qui s’embrassent puis de deux femmes. Le changement devait intervenir en mai 2010, mais les gays refusent.

Quelques précisions

Entre 1933 et 1945, le régime nazi va catégoriser puis persécuter des groupes d’hommes et de femmes très divers. Parmi eux figurent aussi les homosexuels. Les lesbiennes n’ont théoriquement pas fait l’objet de poursuites ni de condamnations. Pourtant si l’histoire officielle les exclut des statistiques, les témoignages de rescapé-e-s mentionnent leur présence dans les camps de concentration. Actuellement, les historien-ne-s s’accordent sur les chiffres et définitions suivants, égalements retenus par le United States Holocaust Memorial Museum de Washington :

Homosexuels
Arrestations : entre 100 000 et 150 000
Procès : 50 000
Internements en camps de concentration : entre 10 000 et 15 000
Morts en camps de concentration : entre 5000 et 7000

Lesbiennes
Arrestations : aucune statistique
Procès : aucune statistique
Internements en camps de concentration : 3
Morts en camps de concentration : aucune statistique

Le Paragraphe 175
«Les actes sexuels contre-nature qui sont perpétrés, que ce soit entre des peersonnes de sexe masculin ou entre des hommes et des animaux, sont passibles de prison ; il peut aussi être prononcé la perte des droits civiques.»
Cet article du Code Pénal a constitué la base légale de 1871 à 1994 pour condamner l’homosexualité masculine en Allemagne. Mais il a été renforcé en 1935, l’homosexualité passant de l’infraction au crime. Le qualificatif «contre-nature» disparaît, élargissant le champ des actes répréhensibles. Des cas aggravants sont ajoutés à la loi, tels que les menaces et la violence, l’abus de position dominante, l’abus sur des hommes de moins de 21 ans et la prostitution. Le sens de la loi change fortement : on ne condamne plus des pratiques sexuelles spécifiques, mais le fait d’être homosexuel. Cela permettra d’envoyer en camp de concentration des hommes sur de simples présomptions. En 1935, le Code Pénal est aussi modifié pour permettre la castration volontaire des délinquants sexuels condamnés au titre du Paragraphe 175, puis le 20 mai 1939, le Reichsführer-SS autorise la castration forcée des délinquants sexuels.

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11 juin 2010   Thèmes: Étiquettes : , , ,

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