Culture

Daniel Lismore:«Tout a commencé avec Star Trek, ses personnages et leurs costumes extraordinaires!»

Véritable trésor national au Royaume-Uni, Daniel Lismore est une sculpture vivante. Pour la première fois en vingt ans de carrière, il expose dans sa ville natale, Coventry.

Érigé comme «l’habilleur le plus excentrique du pays» par VOGUE, celui qui rêvait d’une magnifique veste Maasai avec un clin d’œil à Marie-Antoinette et qui réalisait ses premiers costumes pour l’English National Opera revient au pays. Son exposition itinérante Be yourself, Everyone else is already taken, soit «Soyez vous-mêmes, les autres sont déjà tous pris» retrace son incroyable épopée. Activiste pour les droits LGBTIQ+ et contre le dérèglement climatique, il s’inscrit dans la lignée des célébrités usant de leur pouvoir pour sauver la planète comme Vivienne Westwood ou Leonardo Di Caprio. 62 sculptures, 700 objets témoignent des différentes étapes de son existence en tant que sculpture vivante et son amour pour la culture pop, la couture et l’histoire. «Beaucoup de visiteur·euse·x·s arrivent sceptiques et ressortent en larmes», assure celui à qui on ne demande pas l’âge: «Le seul qui pense le connaître et avec qui je me dispute à ce propos, c’est mon médecin!» Rencontre.

Que signifie pour toi d’exposer pour la première fois dans la ville où tu as grandi?

Quand ta ville d’origine te célèbre, c’est que tu as réussi, haha! Sans rire, j’ai fait le tour du monde, mais exposer dans ma ville s’avère une expérience qui ne ressemble à aucune autre. Je suis très conscient de ma chance, rien n’était gagné d’avance. J’aurais pu me buter à des esprits conservateurs opposés à ce que je représente. Au contraire, je ressens leur fierté. Je suis un peu l’enfant du pays, c’est très excitant comme sensation. Montrer mon travail chez moi après vingt ans est un privilège.

Est-ce une petite ville, comme dans la chanson Smalltown Boy des Bronski Beat?

Coventry est une assez grande ville qui compte un peu moins de 700 000 habitants. Mais j’ai grandi dans un village à côté. Enfant, j’étais méchamment harcelé par mes camarades d’école. J’inventais toutes sortes d’excuses pour ne pas y aller. L’idée traumatisante d’y être obligé me donnait de vraies migraines. J’étais terrifié à l’idée d’aller en ville pour faire du shopping par exemple. On me criait des noms dans la rue, on me menaçait de me frapper, on singeait ma démarche, toutes sortes de choses extrêmement malveillantes.

Quelle violence. Et puis il y a eu… Londres!

Quand j’ai déménagé à 17 ans, c’était vraiment la découverte d’un tout nouveau monde. Je ne connaissais rien ni personne. Du passage tant fantasmé d’une petite à une grande ville, je ne connaissais que ce que j’avais lu d’Andy Warhol ou David LaChapelle.

Ce qui fait évidemment écho à une autre chanson, Smalltown, de Lou Reed et John Cale en hommage à l’enfance difficile d’Andy Warhol à Pittsburgh aux Etats-Unis. 

L’histoire de ma vie est littéralement similaire à cette chanson. Cette phase de l’adolescence où tu sais que tu dois partir pour devenir quelqu’un en restant simplement toi-même. J’ai eu beaucoup de chance à Londres où j’ai rapidement été propulsé dans la mode. Je gagnais ma vie en tant que modèle. Grâce à ce milieu j’ai découvert énormément de choses, notamment une forme de solidarité bienveillante avec les autres mannequins, les daddies m’emmenaient à dîner le soir, haha! Le revers de la médaille ont été d’autres batailles, d’autres aspects dangereux de la vie, comme la prédation sexuelle. J’ai traversé tout ça.

«Je ne considère pas mon succès comme une revanche, je suis simplement moi-même.»

«I made it through the wilderness, somehow I made it through», soit en français «J’ai dû traverser la nature sauvage, mais j’ai réussi», comme le chantait Madonna dans Like A Virgin. Vois-tu ta réussite artistique comme une revanche sur la vie?

Je ne considère pas mon succès comme une revanche, je suis simplement moi-même. Je vis ma vraie vie. On vit malheureusement dans une société qui nous interdit d’être qui on est. J’ai été assez chanceux – ou assez stupide – pour relever le défi. Ça n’a pas été toujours facile, j’ai dû faire des compromis, il m’est arrivé de ne pas pouvoir manger et de me retrouver sans abris. Mais à l’arrivée, ça en valait la peine.

Ton enfance a été marquée par la maison de ventes aux enchères spécialisée dans les antiquités de ton père. 

C’était une grande maison de vente aux enchères et je voyais arriver des gens incroyables de tous horizons. Mes parents sont d’origine irlandaise et se sont rencontrés lorsqu’ils ont déménagé à Coventry. Ils ont créé une véritable communauté. Le racisme est très présent en Grande-Bretagne, j’ai eu la chance de ne jamais y être confronté dans mon cercle familial, qui était très ouvert. Nous vivions dans une grande maison, mes parents organisaient de grandes fêtes. D’eux, j’ai hérité mon goût festif et des antiquités. J’ai commencé à collectionner très jeune.

«J’adorais Barbie aussi, mais j’ai toujours eu un faible pour les méchantes de Disney»

Quelles ont été tes premières sources d’inspiration?

J’étais obsédé par Star Trek, je voulais toutes les figurines de la série. Je les exposais dans ma chambre pour créer mon monde, je ne sortais pas beaucoup pour éviter d’être harcelé dans la rue. Le point de départ chez moi, c’est vraiment Star Trek, qui m’a enseigné tant de choses sur la vie et sur le style. Les personnalités des personnages et leurs costumes sont extraordinaires! Cette série m’a connecté avec la notion de l’espace. J’adorais Barbie aussi, mais j’ai toujours eu un faible pour les méchantes de Disney, comme la sorcière Maléfique de La Belle au bois dormant (1959) et la méchante reine de Blanche-Neige (1937), je les trouvais plus féroces, haha!

Tes inspirations sont-elles toujours les mêmes aujourd’hui?

Star Trek est encore une immense inspiration pour moi, peut-être même plus qu’avant. Quant au reste, mes goûts ont beaucoup évolué, j’ai rencontré tant de personnes entre-temps qui ont énormément contribué à influencer mes inspirations. Je n’ai pas du tout un esprit conservateur, j’aime apprendre et j’adore le changement. Je recherche constamment l’amélioration, c’est la raison pour laquelle je me considère comme un activiste.

«Je parade comme un vrai musée ambulant, ce qui rend très intéressante l’interaction avec les gens que je croise.»

Nous reviendrons à ton activisme. Mais d’abord, explique-nous en quoi consiste ton statut de sculpture vivante et comment tu le vis au quotidien. 

C’est très facile dans la vie de tous les jours, j’entame mon processus artistique en m’imaginant comme un canevas sur lequel je vais créer, peindre, sculpter. Une fois que je suis prêt, je me rends à des événements, des premières de film. Je parade comme un vrai musée ambulant, ce qui rend très intéressante l’interaction avec les gens que je croise. Je ne suis pas le premier à le faire, Gilbert et George qui ont ouvert mon show à Coventry, l’ont fait bien avant moi. Être une sculpture vivante ne signifie pas que je suis un artiste de performance. J’adore ce qu’ils font, mais ce n’est pas mon truc.

Revendiques-tu une filiation avec un artiste comme Leigh Bowery?

On nous compare souvent, mais nous sommes très différents, je n’ai pas grand chose en commun avec lui. Il n’a jamais vraiment été une source d’inspiration directe pour moi. Après sa mort en 1994, d’autres artistes de la scène club m’ont beaucoup influencé.

Boy George m’avait proposé de jouer son rôle dans sa comédie musicale Taboo, j’ai passé plusieurs mois à me préparer, j’ai également géré l’Instagram officiel de Leigh Bowery pour amasser des informations sur lui. J’ai le sentiment qu’il n’était pas très gentil. Sur un plan personnel, il traitait souvent mal ses proches et je suis en désaccord avec cette manière d’agir. Mais c’était un réel génie, ce qui explique peut-être certains de ses actes. Rentrer dans le personnage pour le show s’est transformé en cauchemar pour moi, j’ai préféré renoncer. C’est Sam Buttery qui a joué le rôle.

Boy George est venu visiter ton exposition. Quelle est ta relation avec lui?

Je ne le vois pas comme une figure ou une célébrité, il fait partie de mon voyage, tout simplement. C’est ma famille. Je n’exagère pas en disant qu’il m’a sauvé la vie à un moment donné. Il m’a donné le goût d’une existence saine et a toujours été là pour moi.

«Je déteste la mode, haha! Sérieusement, le fast fashion est le pire des concepts.»

Quelle est l’importance de la mode et de la couture dans ton travail?

Je déteste la mode, haha! Sérieusement, le fast fashion est le pire des concepts. L’industrie de la mode est tellement destructrice, elle ruine le monde. C’est la deuxième industrie la plus polluante de notre planète. L’idée d’une tendance est la pire invention de tous les temps. Suivre un trend se trouve à l’opposé du style, qui est une notion très personnelle. Je ne laisserai jamais personne me dicter quoi porter. Par contre j’adore la couture, l’artisanat et les gens qui mettent leur énergie à développer des idées. Mon travail ne se limite pas à la couture et au costume, je puise dans tous les objets qui m’inspirent. C’est comme le miroir de ma vie.

Tu as commencé au début des années 2000, quel regard portes-tu aujourd’hui sur ces 20 ans?

J’ai fait des erreurs, mais je ne regrette rien. J’ai vécu comme je l’entends et j’ai toujours fait confiance à mon instinct, même quand on me disait que je n’y arriverais jamais. Sur ma trajectoire, j’ai rencontré beaucoup de gens qui ont tenté de me décourager, de me réduire au silence en quelque sorte. Quand je les croise, je les salue de loin et je passe mon chemin. J’ai appris à faire le tri avec le temps. Aujourd’hui, je suis entouré de gens intelligents et bienveillants. Le reste n’a aucune importance à mes yeux. Je n’ai pas de temps à perdre avec les détracteur·trice·x·s pétri·e·x·s de haine et de jalousie. J’ai longtemps été triste et en colère, mais je ressens une sorte de gratitude envers ces personnes aujourd’hui, qui m’ont aidé à choisir la voie du succès et à travailler dur pour atteindre mes objectifs. Mais on ne devrait pas traverser ce type d’épreuve pour y arriver.

Les ravages de la jalousie…

Je ne comprends pas la jalousie, je n’en ressens jamais. Au contraire, je me réjouis de voir mes ami·e·x·s heureux·se·s de réaliser leurs rêves. J’ai envie de les aider comme je peux. Je me souviens d’une soirée à Paris où quelqu’un avait dit en me voyant arriver: «C’est quoi, ça?» La vraie reconnaissance prend du temps dans les milieux de l’art et de la mode, ça m’a pris vingt ans.

«Être une sculpture vivante n’est pas une fin en soi, mon travail artistique a besoin d’un objectif.»

Quelle est la corrélation entre ton art et ton activisme?

Être une sculpture vivante n’est pas une fin en soi, mon travail artistique a besoin d’un objectif. Comment exprimer quelque chose, quel message j’ai envie de transmettre. Mon objectif à moi, c’est l’activisme. J’œuvre quotidiennement pour les droits LGBTIQ+, contre le dérèglement climatique, pour la liberté d’expression. Je ne m’arrête jamais.

Les droits LGBTIQ+ et le dérèglement climatique sont deux luttes distinctes, qu’ont-elles en commun? 

Tout est connecté, absolument tout. Si le pire arrive sur le plan climatique, nos communautés seront laissées à l’abandon. Durant toutes les crises majeures, toutes les minorités le sont, on le constate chaque jour en regardant les news. C’est la raison pour laquelle la communauté queer doit s’emparer des problématiques climatiques, il s’agit d’une urgence qui concerne l’humanité entière.

As-tu l’impression que les gens refusent de voir la réalité en face concernant l’urgence climatique?

L’ignorance à ce sujet m’attriste et me fâche beaucoup, surtout qu’on le sait depuis longtemps. Le dérèglement climatique va endommager la vie des gens de façon considérable. Et nous y sommes, les bouleversements saisonniers sont là pour nous le rappeler depuis quelques années. On ne peut nier l’évidence. L’augmentation de température spectaculaire actuelle est historique, ça n’est pas arrivé pendant des milliers d’années. Il ne s’agit plus de se réveiller maintenant, mais d’agir sur le plan des droits humains pour empêcher notre planète de mourir. Si les états parviennent à s’unir à l’échelle mondiale sur les questions de pétrole notamment, alors il ne serait pas trop tard. Les jeunes générations ont beaucoup de pression pour rectifier le tir de toutes les négligences du passé. Je les trouve particulièrement combatif·ve·x·s et le capitalisme ne leur facilite pas la tâche. A cet âge-là, ma génération se foutait complètement de ces enjeux, nous n’en avions même pas conscience.

DANIEL LISMORE: BE YOURSELF, EVERYONE ELSE IS ALREADY TAKEN

Herbert Art Gallery & Museum

Jordan Well, Coventry, Grande-Bretagne

Jusqu’au 26 juin 2022

Instagram: daniellismore

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9 mai 2022   Thèmes: Étiquettes :

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