Culture

Les mémoires du roi du trash

Comme il le prouve avec l’esprit qu’on lui connaît dans son dernier livre, John Waters n’a pas dit son dernier mot. Un régal à lire d’une traite.

Il vient de fêter ses 75 ans et il est toujours autant punk. Signe des célébrités Alpha, telles celles d’Anna Wintour ou Andy Warhol, sa silhouette est déclinable en figurines Playmobil ou Lego. Lui, c’est sa fine moustache crayonnée à l’eyeliner qui l’a hissé au rang d’icône du style. Sa réputation, il la doit à son talent, son flair, à son empreinte indélébile sur le cinéma underground américain. John Waters, c’est le maître en farces et attrapes trash. «Pour comprendre le mauvais goût, il faut vraiment avoir bon goût», dit-il. Si son anniversaire n’avait pas été rappelé sur les médias sociaux le 22 avril, on oublierait facilement qu’il a très largement atteint l’âge de la retraite, du moins pour le commun des mortel·le·x·s. Au fond de son regard, la petite flamme du goût de la provocation est toujours aussi ardente. On le sait, avec lui on n’est jamais à l’abri d’un petit scandale hilarant.

Dans son dernier livre M. Je-Sais-Tout: Conseils impurs d’un vieux dégueulasse, récemment (remarquablement bien) traduit en français par Laure Manceau, il livre ses mémoires depuis ses débuts. Comme on peut s’y attendre venant de lui, le récit est truffé d’anecdotes à mourir de rire et de drames. Il se souvient avec émotion de la mort de la drag queen Divine, son actrice fétiche, à 42 ans. À peine trois semaines plus tôt, leur dernier film ensemble Hairspray (1988) sortait en salles. Il allait également être le premier véritable succès de John Waters au cinéma, le film qui allait le sortir de l’underground pour l’inscrire dans un genre un peu plus mainstream. Non sans rappeler Armistead Maupin et ses Chroniques de San Francisco traversant les décennies, John Waters est conscient de l’époque dans laquelle il vit, encline à la déconstruction des réflexes patriarcaux, il fait des parallèles très pertinents entre la jeunesse actuelle et sa propre jeunesse à Baltimore. Et donne au passage des conseils à celles et ceux qui rêvent d’une carrière au cinéma.

Souvent éclipsée par sa forte personnalité, sa filmographie est pourtant colossale. Cry Baby (1990), qui allait paver le passage de Johnny Depp du petit au grand écran, c’est lui. Il y en a beaucoup d’autres, notamment Serial Mother (1994) avec Kathleen Turner dans le rôle de la maman modèle Beverly et sa personnalité trouble. Avant ces films au succès aléatoire, le cinéaste a forgé son aura sulfureuse avec des productions indépendantes sorties dans la plus grande indifférence dans les années 70 et devenues cultes par la suite. Parmi celles-ci, on retrouve Pink Flamingos (1972) dans lequel Divine clôt le spectacle en mangeant un caca de chien, puis Female Trouble (1974), toujours avec Divine dans la peau de Dawn Davenport et enfin Polyester (1981), sa première «grosse production» accompagnée de sa célèbre carte à gratter ODORAMA pour offrir au public une expérience sensorielle complète. Il raconte comment est née l’idée dans le livre: «Si vous voyez le nom de Waters à l’affiche, changez de trottoir et bouchez-vous le nez.» En lisant cette phrase incendiaire d’un critique du New York Post, le cinéaste s’est mis en tête de la mettre en pratique. Un film qui pue? Il n’en fallut pas moins au cinéaste pour inventer le cinéma odorant!

M. Je-Sais-Tout: Conseils impurs d’un vieux dégueulasse, John Waters. Éd. Actes Sud

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