Culture Mode

Le premier homme noir à avoir marché sur la mode

23 sept. 2020

Photo Jonathan Becker

Dans son autobiographie «The Chiffon Trenches: A Memoir», sorti en mai, André Leon Talley règle ses comptes avec son ancienne boss, l’impitoyable Anna Wintour.

La fiction rejoindrait-elle la réalité? Anna Wintour serait-elle réellement diabolique, comme le film «Le Diable s’habille en Prada» inspiré par sa vie le suggère? À en croire le récit d’André Leon Talley – A.L.T pour les intimes et le milieu de la mode – son bras droit à la tête de «VOGUE» pendant de longues années, il faut croire que oui. Comme tous les contes de fée, la saga des deux ex-complices se trame au sommet, entre glamour aveuglant et zones d’ombres. Trente ans d’amitié, une vie. Tristement soldée par une note amère.

Dans son autobiographie, «The Chiffon Trenches: A Memoir», parue aux éditions Ballantine Books, le fantasque homme de mode regarde sa vie dans rétro. Pas encore traduit en français, le titre «Les tranchées en mousseline» annonce sans équivoque la tonalité sombre du récit.

1983, l’année des poids lourds de la mode

Sa vie est extraordinaire. Premier homme noir à atteindre les plus hautes sphères de la mode, André Leon Talley endosse avec une allure éblouissante le rôle de numéro 2 d’Anna Wintour, jusqu’au jour où elle le met froidement de côté, en 2018. Pourtant, en trois décennies de complicité, le duo fait les 400 coups, voire plus encore. Entré chez «VOGUE» US à l’âge de 33 ans comme d’autres entrent en religion, il gravit un à un les échelons de l’empire. On est en 1983, l’année où son ami Karl Lagerfeld entre chez Chanel.

Lorsqu’il arrive de sa Caroline du Nord natale à New York dans les années 1970, le jeune homme a des rêves plein la tête. Il ne tarde pas à rencontrer Andy Warhol, qui lui propose un petit job au sein de la rédaction de son magazine «Interview». De fil en aiguille, son étoile commence à briller dans le milieu de la mode. Dans la foulée, Diana Vreeland, la visionnaire rédactrice en chef de «VOGUE» dans les années 1960, le recrute pour qu’il devienne son assistant au Metropolitan Museum of Art. D’elle, il dira: «Elle m’a appris la rigueur, le goût de l’effort, le perfectionnisme, le style.» C’est à cette période qu’il rencontre Anna Wintour, alors n°2 de «VOGUE». Ils deviennent amis et collègues. Ainsi, lorsqu’elle arrive à la tête du magazine, c’est tout naturellement qu’elle lui propose le poste de n°2.

Attitude «premier rang»

Commence alors la grande parade. Inséparable, le duo écume les endroits chics de New York et met au point l’attitude «premier rang» des défilés. Mi-blasés mi-imperturbables, jambes croisées, lunettes sombres pour elle, caftans fabuleux pour lui. L’équipe qu’ils forment se démarque par ses différences: elle est autant blanche, artisto «british», menue, pète-sec et control-freak que lui est Noir, grand (1m98), Américain d’un milieu défavorisé et extravagant. Complémentaires oui, mais à une condition: qu’il reste dans l’ombre, lui serve de faire-valoir et qu’il accepte d’être traité de façon imprévisible en ami ou en valet par elle.

Anna Wintour«Elle m’a viré sans ménagement. Cette femme est inhumaine, incapable de gentillesse. Elle ne cherche que le pouvoir», André Leon Talley à propos d’Anna Wintour

Régulièrement Talley ravale sa fierté, essuie les humiliations en public en se disant que le jeu vaut bien la chandelle de son job de rêve. Lorsqu’il met en scène Antonio Banderas photographié par Helmut Newton en version bad boy en train de sniffer… du talc, elle pique une grosse colère et refuse que les photos soient publiées. Il ne travaillera plus jamais avec le photographe. Après le portrait de Michelle Obama publié en 2009, les articles signés A.L.T se raréfient. Il souffre de boulimie, elle estime qu’il est trop gros.

Entre eux le fossé se creuse. Jusqu’au jour où, suprême humiliation, elle le remplace par une youtubeuse aux 17 millions de followers au Met Gala en 2018: «Elle m’a viré sans ménagement. Cette femme est inhumaine, incapable de gentillesse. Elle ne cherche que le pouvoir», explique-t-il dans une interview à la sortie de son livre. Cette fois c’est terminé. Il contient sa colère pour mieux la retranscrire dans les moindres détails. Enfin, à 70 ans, l’éternel n°2 de «VOGUE» est devenu le n°1 de sa propre vie en relatant sa version des faits.

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