Culture Roman graphique

Échappée belle

15 juillet 2020

«Mes ruptures avec Laura Dean» © Éditions Rue de Sèvres

Coup de cœur estival: «Mes ruptures avec Laura Dean» raconte la relation toxique dont tente de se défaire une ado amoureuse d’une fille qui la mène par le bout du nez. Flashant, profond, résolument queer et baigné de soleil californien.

Laura Dean, Laura Dean, Laura Dean… Freddy a 17 ans et elle est éperdument amoureuse de Laura Dean, la fille la plus cool du lycée. Avec sa gueule d’ange, son look de garçonne et la réputation sulfureuse qui la précède, Laura Dean n’a eu qu’à planter ses yeux dans ceux de Freddy un beau jour et lui balancer quatre petites phrases bien senties pour obtenir ce qu’elle voulait: «Je vais te proposer d’aller au ciné. Et tu vas dire oui. Et tu sais pourquoi? Parce que je suis irrésistible.»

Cela fait maintenant un peu plus d’un an que les deux adolescentes sortent ensemble. Mais Freddy a de plus en plus de mal à croire à cet «ensemble», tant leur relation vacille. On dirait un château de cartes sans cesse défait et remonté à la hâte. Car Laura n’arrête pas de quitter Freddy au gré de ses lubies, puis de refaire irruption dans sa vie comme si de rien n’était.

C’est d’une histoire d’amour toxique dont il est question dans ce beau roman graphique de la scénariste de bande dessinée canadienne Mariko Tamaki. Mais c’est aussi celle d’un affranchissement. Car l’héroïne de «Mes ruptures avec Laura Dean», lasse d’être traitée comme une poupée parmi tant d’autres dans le royaume d’une enfant gâtée, taraudée par la conscience douloureuse de «la situation de plus en plus ridicule qu’est la [s]ienne», comme elle le dit elle-même, va trouver en elle la force qui lui permettra de mettre fin à ce cercle vicieux.

Regard fou d’amour

Les planches délicates de la jeune dessinatrice américaine Rosemary Valero-O’Connell donnent à ce roman introspectif une touche tendre et poétique. Elle a choisi de raconter l’histoire en noir et blanc, en la rehaussant de rose pâle de temps à autre, illuminant certaines scènes, comme en écho au regard fou d’amour que pose Freddy sur Laura. Elle parvient aussi, grâce à d’habiles séquençages graphiques, à étirer certains instants, à rendre certains détails obsédants, restituant le vertige du sentiment amoureux.

Mariko Tamaki

«Mes ruptures avec Laura Dean» a aussi l’originalité de faire de l’orientation sexuelle des deux personnages un détail parmi d’autres. Pas besoin d’explications, de traditionnelle scène de coming out vis-à-vis des parents ou d’homophobie à l’école. Mariko Tamaki a préféré se concentrer sur le caractère universel de cette passion adolescente. L’histoire peut aussi se lire comme une ode à l’amitié, cette autre forme d’amour que Freddy va peu à peu redécouvrir au fil du roman.

Dans un monde idéal, ce livre au fort potentiel émancipateur devrait traîner dans beaucoup de chambres d’ados. Et il est aussi à conseiller aux adultes, une piqûre de rappel ne pouvant pas faire de mal. Parce qu’on a tout·e·s croisé un jour une Laura Dean.

«Mes ruptures avec Laura Dean», de Mariko Tamaki et Rosemary Valero-O’Connell, éditions Rue de Sèvres, 304 pages.

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