«Vitalina Varela», «Esto No Es Berlin» et «Soni»

Le monde en Black Movie

Le festival genevois de films indépendants revient pour dix jours, avec un programme placé, comme d’habitude, sous le signe de l’éclectisme. Notre sélection.

L’ un des rendez-vous genevois les plus courus, Black Movie a permis la découverte de nombreux cinéastes reconnus et primés dans des festivals prestigieux comme Cannes, Berlin, Venise ou Toronto. Il revient dès le 17 janvier pour sa 21e édition, placée comme d’habitude sous le signe de l’éclectisme. Fictions, documentaires, films expérimentaux, d’animation, longs et courts métrages vont se succéder pendant dix jours, en présence d’une vingtaine d’invités. Ils sont regroupés en sections thématiques, société, politique, nouvelles cultures urbaines, genres.

À côté de l’exigence cinématographique, le festival, engagé dans la défense des productions asiatiques, africaines, orientales et sud-américaines mise, dans sa programmation, sur la liberté de ton, l’audace, l’impertinence. Parmi elles, on en relèvera quelques-unes, remarquables par leur qualité, leur sujet, leurs protagonistes. À commencer par «Vitalina Varela» du Portugais Pedro Costa, Léopard d’or au festival de Locarno. Ce drame formellement parfait est tourné presque entièrement dans l’obscurité. Éprouvant par sa lenteur, d’une splendeur d’ébène, comme sa protagoniste sacrée meilleure actrice au Tessin, il montre une quinquagénaire cap-verdienne débarquant dans un bidonville lisboète trois jours après les obsèques de son mari. Celui-ci avait quitté son archipel dans sa jeunesse pour chercher du travail en Europe. Vitalina a attendu de le rejoindre pendant 25 ans. Elle se retrouve dans la maison en ruines construite par le défunt, qu’elle va s’atteler à rebâtir.

«The Painted Bird», du Tchèque Vaclav Marhoul, d’après «L’oiseau bariolé» de Jerzy Kosinski, montre le sort tragique d’un enfant juif jeté sur les routes durant la Seconde Guerre mondiale et relatant les atrocités dont il a été témoin pendant l’Holocauste. Inceste, viol, mutilations. L’œuvre avait laissé la Mostra de Venise sous le choc, de nombreux festivaliers ne supportant pas les images. L’œuvre bénéficie de seconds rôles prestigieux, dont Stellan Skarsgärd, Udo Kier, Harvey Keitel, Julian Sands.

Black Movie s’intéresse également à la politique de genre et aux thématiques LGBT. Dans «Soni», son premier film, l’Indien Ivan Ayr évoque les rapports complexes entre une officier de police et sa supérieure. Toutes deux se battent, dans les rues de Delhi, contre le harcèlement, les abus sexuels et les violences faites aux femmes.

Drame érotique carcéral
Avec «El Principe», autre premier long-métrage, le Chilien Sebastian Muñoz Costa Del Rio raconte l’histoire de Jaime (Juan Carlos Maldonado), jeune homosexuel condamné à passer le reste son existence derrière les barreaux après avoir tué l’homme dont il était amoureux. L’histoire, adaptée du livre éponyme de Mario Munoz, se passe dans les années 70, quelques mois avant l’élection de Salvador Allende. Une époque bien choisie pour la rigidité de sa société conservatrice. En-dehors des flash backs sur la répression des désirs de Jaime, son impossibilité à exprimer une attraction interdite qui l’ont conduit à ce crime passionnel, l’intrigue se déroule entièrement en prison. Redoutable zone de non droit et d’extrême violence où l’antihéros gay craint de se révéler, elle devient, paradoxalement, synonyme pour lui d’émancipation et d’épanouissement. Il est même surnommé «El Principe» (le prince) pour sa beauté et sa faculté innée à régner sur les autres détenus. Si on demeure dans un véritable enfer que le réalisateur ne nous laisse jamais ignorer, Jaime n’a plus à réprimer son attirance et va nouer une relation forte avec un de ses compagnons de cellule, El Potro, un homme mûr incarné par l’excellent Alfredo Castro, acteur incontournable dans le jeune cinéma chilien. Ce drame érotique carcéral avait été sélectionné à la Semaine internationale de la critique à Venise.

Underground mexicain des années 80
«Esto No Es Berlin». En effet, on est en 1986 à Mexico. Alors que la majorité de la population est obsédée par le Mondial de football, Carlos, (Xabiani Ponce de Leon) un ado de 17 ans, qui ne se sent pas à sa place dans ce monde ni avec sa famille ni avec ses camarades d’école, préfère écouter de la musique et penser à Rita, la sœur de Gera son meilleur ami. Leur vie, surtout celle de Carlos, change lorsque Rita les emmène à l’Azteca, une boîte de nuit clandestine. Ils est fasciné par cet endroit mythique, où il découvre la scène underground avec ses punks, ses ambiguïtés sexuelles et ses drogues. L’Azteca devient sa maison et Carlos commence à prendre conscience de la façon dont il peut jouer de sa sexualité à son avantage. Le passage à l’âge adulte est un thème rebattu au cinéma. Mais pour son quatrième long métrage semi-autobiographique, le Mexicain Hari Sama, scénariste, réalisateur et producteur en fait quelque chose d’original en traitant de nombreux sujets allant de la politique à la famille, en passant par l’homosexualité, le sida, l’art et l’amitié.

On signalera encore un court métrage, «Blue Boy», où sept prostitués roumains sont isolés face caméra dans un bar désert à Berlin. Le réalisateur Manuel Abramovich brosse leur portrait, alors qu’ils écoutent l’enregistrement de leurs propres expériences, la façon de racoler un client, le récit d’une rencontre avec un homme plus âgé. Seuls les mouvements de leur visage nous renseignent sur leur éventuel ressenti concernant les propos entendus. Un opus singulier, à la fois froid et bienveillant, aussi ambigu et intrigant que ses personnages.

Comme chaque année, le festival a prévu un menu spécial pour les jeunes spectateurs dans la section du petit Black Movie, un ciné-concert et dix soirs de Nuits Blanches réparties dans différents lieux pour insomniaques et noctambules amateurs de sensations fortes. Hors pellicule, il propose des tables rondes qui permettent un prolongement des discussions autour des œuvres, ainsi que des masterclasses avec des invités spécialisés.

» Black Movie du 17 au 26 janvier, Maison des Arts du Grütli, Genève, et plusieurs salles de la ville. Programme complet sur blackmovie.ch. Et à ne pas rater, le dimanche 19, le Thé Dansant de 360° Fever, dès 14h à La Comédie.

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