Photo: Frederic Stucin

Constance Debré, la transfuge

Hétéro devenue lesbienne, avocate devenue écrivaine, fille de bonne famille devenue précaire: la Française signe avec «Play Boy» un récit initiatique à la fois euphorique et désabusé, dans lequel elle passe de femme en femme.

«Dans la rue, dans le métro, je regarde les filles. Je devine leurs seins, leur cul, leur chatte, la courbe de leur taille. J’imagine leur odeur, le moment où leur regard change, leurs soupirs, leur visage dans le plaisir. Et ce que je leur ferais si elles étaient à moi.» Incisive, crue, Constance Debré raconte dans son premier roman, «Play Boy» son passage d’une vie à l’autre: celui d’une vie rangée hétéro plan-plan – 20 ans de mariage et d’ennui, un fils de 9 ans – à une homosexualité découverte sur le tard, passé 40 ans, qu’elle s’autorise à vivre pleinement, fonçant tête baissée, collectionnant les aventures, comme pour rattraper le temps perdu.

Dédoubler le plaisir
Ce grand virage jubilatoire, Constance Debré se l’est offert au prix d’un divorce, du renoncement au confort feutré des grands appartements des beaux quartiers parisiens pour un studio minuscule sous les toits du Quartier latin, et d’une mise sur la paille programmée: brillante avocate pénaliste au barreau de Paris, elle a rangé sa robe au placard pour se lancer dans cette autofiction comme pour dédoubler, prolonger le plaisir de ce coming-out aussi déroutant qu’évident, comme elle l’écrit dans «Play Boy»: «C’était simple ce que je voulais à quatre ans. C’était les cheveux courts, des vêtements de garçon, des jeux de garçon, une vie de garçon. Jusqu’aux maillots de bain, jusqu’aux mêmes shorts rayés bleu et blanc que mes cousins, que je portais l’été. […] À quatre ans j’étais homosexuelle. Je le savais très bien et mes parents aussi. Après c’est un peu passé. Aujourd’hui ça revient. C’est aussi simple que ça.»

Armée d’«une force qu’[elle] n’avai[t] pas auparavant», la voilà qui ose, tente, expérimente. Longue et ténébreuse, allure androgyne, démarche de fauve, elle a l’élégance naturelle, cette froideur paisible des gens bien nés. Elle a coupé ses cheveux, elle a noirci ses bras de tatouages, piqué une boucle dans le lobe de son oreille. Elle a jeté ses robes, ses sacs de dame, ses chaussures à talon. Mais elle n’a pas renoncé à sa Rolex, dernier symbole de son appartenance à une famille de la grande bourgeoisie française. Constance Debré est la petite-fille de Michel Debré, baron du gaullisme, premier ministre sous la Ve République, et la nièce de Jean-Louis Debré, ancien président de l’Assemblée nationale.

Coming-out imaginaire
Elle est en rupture avec les siens, comme l’étaient déjà ses parents: son père, François, grand reporter, et sa mère, Ondine, ancienne mannequin de lignée aristocratique, tous deux en proie aux addictions, détonaient déjà au sein de cette famille catho de droite. Constance Debré a perdu sa mère à l’âge de 16 ans, emportée par une rupture d’anévrisme. Dans un passage trempé au vitriol, l’écrivaine règle ses comptes avec sa famille en imaginant ce à quoi pourrait ressembler un coming-out au beau milieu d’une réunion du clan Debré un peu guindée: «Chère famille paternelle un peu cul serré […] ting ting ting, couteau sur le verre, j’ai une nouvelle qui personnellement me réjouit comme dans jouir et que je me réjouis toujours comme dans jouir de vous dire, attention ouvrez bien vos oreilles, avalez bien votre bouchée, préparez le verre d’eau et les cachets, Ludivine les sels !, tout le monde me regarde? tout le monde m’écoute? Je bouffe des chattes, je suce des tétons et je glisse mes doigts dans leurs jolis petits culs, grand-père, mamie, chers oncles, chères tantes, ma chère Ludivine, je suis gouine.»

Si les aventures sexuelles de Constance jouant au bad boy constituent le fil rouge de son récit sur le fil du rasoir, la violence de classe reste au cœur de son récit, qu’il s’agisse de s’offusquer vis-à-vis de ses amantes qui ne maîtrisent pas les codes de la bourgeoisie ou de critiquer la machine judiciaire française et son entrisme. Comme quand elle disserte sur son appartenance à la caste des privilégiés: «Ce n’est pas ma faute si je suis riche. Je suis née comme ça. C’est dans mon ADN tellement c’est ancien. Je suis née de parents riches qui avaient des parents riches. Je suis riche sans un kopeck. Sans appart. Riche à dix euros par jour clopes comprises. Riche sans rien, mais si riche que je m’en fous d’être pauvre. Techniquement à la rue, mais ontologiquement pétée de thunes.» Même si elle est aujourd’hui précaire et fauchée, Constance Debré ne semble pour autant pas près de renoncer à la plume, elle, l’ivre de femmes et d’écriture.

» «Play Boy», Éditions Stock 160 p., 2018

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