Le corps en dispute

Sonia Rickli, performeuse, se donne corps et âme à la question du genre.

«Pour que l’art ait une raison d’être, il faut que la personne qui l’expérimente soit un peu différente après.» Ces mots de Sonia Rickli délimitent parfaitement les contours de son art. Il y a certes un souci permanent pour la forme et la couleur, mais l’important est en deçà, il s’agit avant tout de la façon dont nous nous confrontons. L’œuvre de l’artiste genevoise n’est pas figée, mais vivante, c’est son corps qu’elle offre aux regards et bien plus…

Dans «Ken ou Barbie? Play with Me!», la performance qu’elle a réalisé au Centre d’Art Contemporain de Genève le 19 avril, le public jouait avec elle… «La transformation du public peut parfois passer par le contact, explique-t-elle. Je me sers du corps pour partager certaines questions.» Ses performances résonnent toujours avec des thèmes d’actualité qui lui sont chers. À l’occasion de cette soirée organisée conjointement par le festival gay et lesbien Everybody’s Perfect et le CAC, Sonia souhaite interroger le rapport de l’adulte à l’identité sexuée. Elle a choisi pour cela de travailler à partir de Ken et Barbie, jouets qui influencent notre perception du genre. «Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant le sexisme, que le regard porté sur le changement de sexe. Qu’est-ce que ça implique qu’un homme devienne une femme ou le contraire?»

Nécessaires
Sonia Rickli croit véritablement – quitte à passer pour une idéaliste – à la possibilité d’un monde meilleur. «La société a besoin d’artistes plus que de n’importe qui d’autre et sûrement plus que jamais.» Et la raison est simple et paradoxale: «L’artiste n’est pas toujours entendu à temps mais l’art répond au vide et à la peur…»

Elle sait mettre son grain de sel où cela dérange, comme à l’occasion de la fête du 1er août de l’an dernier sur la plage d’Yverdon où, crucifiée au centre d’un panneau blanc, un Guillaume Tell tirait sur elle des œufs remplis de peinture rouge, dessinant ainsi peu à peu le drapeau suisse… Le tout se déroulait sur fond d’une lecture de la Déclaration des droits de l’Homme. «Il s’agissait de nous interroger sur la construction de l’identité nationale, et notre capacité d’accueil.» Cette performance (L’autre 1er août) a été commandée au Live Art Club, société que Sonia a crée dans le but de «proposer des services artistiques sur-mesure aux particuliers, associations et entreprises». De nouveau, on retrouve le souci de la Genevoise d’adoption, de faire exploser les schémas traditionnels en établissant le contact entre des mondes qui d’ordinaire ne communiquent pas.

«Je déteste les ghettos. J’aime les mélanges et les différences»

Sonia vit de projets, d’idées, de lubies, de petits boulots aussi. La Valaisanne d’origine donne des cours de ski durant l’hiver, pose comme modèle, offre des lectures, fait des remplacements à l’école ou de l’éclairage de spectacle. Une vie spontanée, un brin chaotique… Précaire? «Je fais ce qui m’enthousiasme!», répond-elle. C’est un chaos ordonné. Alors, elle s’arrange, pratique le troc: du matériel de télémark contre un aspirateur, des cours de salsa contre des cours d’allemand, des coupes de cheveux contre ses prestations de DJ… Elle a confiance en la vie.

Cette spontanéité est la raison qui l’a poussée à se consacrer pleinement à l’art de la performance. Pas besoin de rechercher des financements, de préparer un projet pendant des mois, si elle a une idée elle la réalise: se déguiser en boule à facettes et se suspendre dans une discothèque, se couvrir d’argile et grimper dans les arbres de la ville pour les étreindre… Elle se décrit, non sans humour, «comme un colibri qui butine ça et là et profite de la quintessence de chaque fleur.»

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