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José Lillo, le théâtre comme remède

José Lillo, le théâtre comme remède

Sur la scène du Loup avec ses treize comédiens, José Lillo transcende «Les Démons». Portrait d’un artiste pétri de talent.

«8h30 au Remor?» Assis sur la terrasse du café, absorbé par son journal, son café devant lui, le comédien et metteur en scène genevois, José Lillo, fume sa cigarette. On croise souvent cet homme de 44 ans, qui en paraît cinq de moins, sur les terrasses des cafés, une clope allumée à la main et le nez dans un texte. José Lillo est un grand lecteur. Imperturbable? Au contraire. Lillo a conscience de ce qui l’entoure, il est sensible au moindre changement dans son environnement. Car, il aime avant tout observer; son époque, les gens; d’un regard bienveillant, même parfois amusé, mais aussi, d’un regard critique. Aux maux de notre société, il y répond par des textes qu’il met en scène «pour faciliter leur accès», étaye l’intéressé.

J’avançais un peu. Après, je callais, je renonçais. Et six mois, une année, passaient, je reprenais

Au moment de l’entretien, José Lillo était justement aux derniers jours de filage de sa pièce «Les Démons» qui se joue actuellement au Théâtre du Loup. Une œuvre qui a depuis remporté les faveurs de la critique.

Sombres réflexions sur notre temps

Alors qu’il serait difficile pour quiconque de rassembler ses esprits de si bon matin, José Lillo, parle lui d’emblée de Büchner, Kraus, Platon, Marivaux et Dostoïevski. Des auteurs classiques qu’il connaît bien pour avoir déjà adapté leurs œuvres à la scène. «Les Démons» de Dostoïevski est la dernière création du metteur en scène, une adaptation qui lui a pris plusieurs années d’après ses dires: «J’avançais un peu. Après, je callais, je renonçais. Et six mois, une année, passaient, je reprenais». Et l’entreprise s’avère aujourd’hui payante.

C’est pas tout de monter sur scènes, faire ce qu’on a dit et débiter ton texte. Il faut prendre des risques

Quelques sièges vétustes flanqués de-ci de-là. Un plateau sombre habillé de l’unique va-et-vient des projecteurs. Le décor est posé. Des comédiens surgissent alors de la pénombre pour s’emparer de l’espace central d’une scène plain-pied, puis, disparaissent de nouveau dans des zones d’obscurité. Au départ, la confusion envahit le public. Puis, les caractères s’esquissent, se dessinent au gré du jeu. Un jeu où Marie Druc, Felipe Castro et Kostas Ourbonas brillent par leur maestria. Des répliques telles que «Toute personne qui cherche la liberté doit avoir le courage de se tuer» résonnent dans la salle. Le nihilisme, le socialisme, l’amour, Dieu, en somme les doutes d’une société à deux doigts de chavirer se dessinent dans une épure cinglante des dialogues. Si Dostoïevski témoignait divinement dans son roman d’une société russe en perte de repères à quelques encablures de la Révolution. Au travers de cette œuvre, José Lillo dépeint lui une fresque délicieusement sombre où il nous parle de notre temps. Un temps en proie au déluge.

Des comédiens mis à nu

Voilà une pièce bien à l’image du théâtre du metteur en scène. Sobre. Dépourvu d’artifice. Car, Lillo axe son travail sur la prestance de ses comédiens. Comme lorsqu’il adapte «Les Nuits Blanches» de Dostoïevski (2006) pour l’actrice et comédienne d’origine russe, Julia Batinova, qui depuis partage sa vie. Cet artiste défend la pratique d’un théâtre exigeant où seuls l’intensité du texte et le charisme du jeu comptent. Un théâtre où la prise de risque est primordiale pour que la magie opère. Ses scénographies épurées à l’extrême laissent d’ailleurs peu de marge à l’erreur. Il compare le jeu du comédien à la performance d’un funambule. «C’est pas tout de monter sur scènes, faire ce qu’on a dit et débiter ton texte. Il faut prendre des risques. Il faut marcher sur le fil et non sur un trait fait à la craie sur le sol. Sur scène, t’y es ou t’y es pas. Sinon, c’est tricher».

On dirait que personne ne trouve grâce aux yeux des directions artistiques

José Lillo n’aime pas tricher. Il veut rester proche de l’écriture, proche de l’auteur. Si ses talents de directeur sont incontestables, ses talents de comédien se révèlent surtout au travers d’interprétations proches de sa personnalité (Gorgias de Platon, Troisième nuit de Walpurgis) ou lorsqu’il est dirigé par d’autres (Valentin Rossier, Geneviève Guhl) ou encore, quand il donne la réplique à des comédiens chevronnés. C’est notamment le cas dans «Les Démons» où on assiste à une joute enflammée et saisissante entre la comédienne de génie Marie Druc et lui. Une performance d’un réalisme à glacer le sang.

Enfant unique, il raconte que ses parents – qu’il décrit comme «des bonnes gens, à la limite de l’angélisme» – rêvaient qu’il devienne un jour banquier.

Une âme rebelle

Le metteur en scène poursuit l’interview en entrainant la discussion sur le fonctionnement des institutions. «On dirait que personne ne trouve grâce aux yeux des directions artistiques. C’est très très fermé. Donc dans ce sens là, ils ne soutiennent pas le présent et ne préparent pas l’avenir. Et c’est très dommageable» regrette-il. Il déplore leur manque de soutien entre autres financier qui oblige les compagnies à devoir composer avec trois fois rien. Des propos toutefois qu’il nuance pour  lui-même, puisque Lillo a déjà été approché par la direction actuelle de La Comédie mais les conditions de travail ne lui convenait pas, en particulier «le manque de liberté».

On était une bande de fous furieux. On ne se reconnaissait pas dans le théâtre qui se faisait

José Lillo est un insurgé. Il s’indigne régulièrement face aux absurdités de l’ordre établi sur son profil Facebook qui lui sert de lieu d’expression. Il y partage au quotidien avec ses près de 2500 “friends“, ses pensées, ses coups de gueules où il remet en question certains aspects du système souvent au travers de citations des textes qu’il lit.

Cet été, choqué par les images des bombardements à Gaza, il a longuement milité via le réseau social – et pas seulement – contre le massacre des Palestiniens par le gouvernement israélien. Avec Raymonde Poof, Laurent Graenicher et Stéphane Guex-Pierre, il fait également partie des administrateurs de la page Facebook «Appartements vides à Genève». Une page qui avait fait grand bruit au début de l’année. Quelques uns de ses contacts viennent même lui demander de prêter main forte à leurs causes, comme récemment des employés du Théâtre Saint-Gervais. José Lillo serait-il influent ? Peut-être… Il est surtout intègre et il ne craint pas de prendre parti.

Metteur en scène de la relève

Issu d’une famille modeste, d’immigrés économiques sous le régime franquiste, José Lillo est né à Genève et a grandi à Châtelaine. Enfant unique, il raconte que ses parents – qu’il décrit comme «des bonnes gens, à la limite de l’angélisme»  – rêvaient qu’il devienne un jour banquier. Un classique. «Du coup, ils ont déchanté» renchérie l’intéressé. L’éducation reçue par ces derniers s’avère pour lui impraticable au début de son adolescence. Il se plonge alors dans les livres pour essayer d’y trouver d’autres modèles auxquels s’identifier. Il quitte la maison à 21 ans et rejoint le milieu alternatif de Genève. Et c’est dans cet environnement que sa vocation commencera à se concrétiser.

Le théâtre, c’est un art collectif

C’est en avril 1991 que Lillo monte pour la première fois sur une scène professionnelle avec le projet collectif «Moontrash» porté par Caroline Jauch et Zoé Reverdin. Cette pièce leurs vaut à l’époque un article dithyrambique dans la Tribune de Genève. Quant à sa première mise en scène, elle est jouée à Artamis, en 1999, dans la grange qui par la suite est devenue le K’Bar. Il dirige alors Christian Geffroy Schlittler, Laurent Frattale, Chine Curchod, Matteo Zimmermann (tous à leurs débuts) pour mettre sur pieds «Woyzeck» de Georg Büchner: «On était une bande de fous furieux. On ne se reconnaissait pas dans le théâtre qui se faisait. Qu’il soit institutionnel ou off, on trouvait qu’il n’intégrait pas les modalités modernes ou contemporaines. On était méchant, et on croyait avoir raison, tous». Une création montée non sans difficultés, se souvient Lillo: «Il y avait des querelles d’individualité, on ne pouvait plus se saquer à la fin» avant de conclure par «Le théâtre, c’est un art collectif et là, c’était pas le cas». Quoi qu’il en soit la pièce est une réussite et fait grand bruit dans la ville. Ainsi la carrière de José Lillo est lancée.

la propagande nazie, «un système de propagande qui a encore de belles années devant lui»

José Lillo, au même titre que Dorian Rossel, Dominique Ziegler, Maya Bösch ou encore Joan Mompart, fait aujourd’hui partie des metteurs en scène et dramaturges genevois de la relève. Il a le vent en poupe avec déjà une œuvre léguée à la postérité. Son adaptation de la «Troisième nuit de Walpurgis» vient d’être publiée. Un texte de Karl Kraus, méconnu, édité en français qu’en 2005 et qui analyse la propagande nazie, «un système de propagande qui a encore de belles années devant lui» souligne l’intéressé. Interprétée par lui-même en 2007 seul sur la scène de Saint-Gervais, la pièce remporte un grand succès au point qu’en 2008, l’Institut d’Etudes Politiques Internationales de l’Université de Lausanne la sollicite comme socle au séminaire «Langage, vie et politique». Dernièrement, des réalisatrices genevoises, la jeune cinéaste Juliette Riccaboni fraîchement diplômée de la HAED et Elena Hazanov, ont également fait appel au comédien comme acteur dans leurs réalisations.

Prochaine étape? José Lillo compte s’attaquer au Rapport Bergier -rien que ça- pour le Théâtre Le Poche.

«Les Démons» de Dostoïevski au Théâtre du Loup, jusqu’au 18 octobre, 4h avec entracte / renseignements: www.theatreduloup.ch