Comment steward est devenu un métier follement gay

Coïncidant avec la sortie aux USA des «Amants passagers», de Pedro Almodovar, un livre explore l’origine du stéréotype du steward homosexuel.

L’accueil (plutôt tiède) réservé au nouveau film de Pedro Almodovar, «Les amants passagers», a lancé un drôle de débat outre-Atlantique. Dans la patrie du politiquement correct, le film espagnol a fait lever quelques sourcils, notamment à cause de son personnel de cabine 100% follasse. Mais d’où vient donc ce stéréotype selon lequel tous les stewards sont gay? Sur le blog culturel de Slate.com, Forrest Wickman note qu’un livre vient de paraître sur ce sujet pas si dérisoire: Plane Queer: Labor, Sexuality, and AIDS in the History of Male Flight Attendants, signé Phil Tiemeyer.

Univers militaire
Les premiers préposés au bien-être des passagers, dans les années 1920 aux Etats-Unis, étaient bel et bien des hommes, rappelle-t-il. L’aéronautique commerciale naissante chérissait des valeurs hypermasculines, inspirées de l’univers militaire. Le travail était exigeant physiquement. L’équipage devait, par exemple, aider à charger les bagages. Au débarquement des hydravions, les stewards pouvaient être amenés à ramer pour convoyer les passagers jusqu’à la rive. En vol, par contre, les responsabilités des stewards étaient davantage connotées comme des tâches féminines. Un steward pouvait être amené à aider à changer les couches d’un bébé, par exemple, relève Wickman.

Ces rôles perçus comme «féminins» ont graduellement été privilégiés. De plus en plus, on attendait du personnel de cabine qu’il serve (la soubrette) et qu’il soigne (l’infirmière). En plus, les compagnies se sont rendu compte que les hôtesses leur coûteraient moins cher. Evidemment moins payées que les hommes, elles étaient aussi moins lourdes à embarquer (une préoccupation toujours d’actualité). Sans parler de la pincée de sex-appeal et de glamour qu’elles apportaient à l’expérience du transport aérien. «Un homme de confiance»: tentative de masculiniser le steward dans les années 1950.C’est ainsi que l’hôtesse a vite supplanté le steward. En 1936 déjà, note Phil Tiemeyer, le «Washington Post» se moquait d’Eastern Airlines, qui avait choisi de maintenir un personnel de cabine 100% masculin: des «hôtesses mâles», ricanait le grand quotidien de la Côte Est.

Sexuellement suspects
La Seconde guerre mondiale achèvera de faire de ce job une occupation féminine, alors que les stewards sont mobilisés dans les forces armées. Démobilisés, les hommes y retourneront dès la fin des hostilités. Mais les compagnies semblent les réintégrer à contrecœur. La rumeur s’installe que pour faire ce job, il faut être efféminé, voire homosexuel. Un fait divers ultramédiatisé, à Miami en 1954, ancre l’idée que les stewards sont sexuellement suspects. Cette année-là, un employé d’Eastern est tué dans des circonstances particulièrement sordides sur une zone de drague gay. En 1966, il n’y a plus que 4% de flight attendants de sexe masculin.

Les hommes feront progressivement leur retour à bord des jets américains dans les années 1970. Non sans avoir dû en passer par les tribunaux. Comme Carlos Diaz, ce chauffeur poids-lourd, hétéro et père de famille, qui en 1971 attaque la Pan Am pour discrimination sexuelle. La prestigieuse compagnie est condamnée pour avoir écarté son dossier de candidature, parce qu’il était un homme.

Élégance
Il est probable, estime Tiemeyer, que beaucoup de ceux qui tenteront leur chance, les années suivantes, seront gay. Pourquoi un tel engouement? Pour y répondre, l’auteur se base sur les témoignages de stewards de l’époque. D’abord, travailler pour une compagnie aérienne fournissaient aux hommes homosexuels une communauté d’accueil bienveillante. «Les couloirs et les cuisines des avions, comme les hôtels réservés aux équipages et les salles de repos, remplissaient le rôle des bars pour les autres gays et lesbiennes: un endroit où ils pouvaient retrouver leurs semblables et assumer leurs désirs homosexuels, parfois pour la première fois», résume Wickman. Et bien sûr, il y avait le prestige de l’uniforme et l’élégance… «On avait tous l’air fabuleux, raconte un ancien steward gay à Tiemeyer. Quand je mettais mon uniforme, je me sentais vraiment attirant. Je marchais dans les terminaux, je savais que s’il y avait des gays, ils me regarderaient. Ça vous mettait en valeur, ça vous donnait de la confiance en vous.»

Dès les années 1990, les compagnies aériennes ont joué un rôle pionnier dans la reconnaissance des couples de même sexe. Certaines ont ainsi, très tôt, offert des avantages aux partenaires de leur staff gay et lesbien: assurances sociales ou billets à prix réduits pour les conjoints. Aujourd’hui, la proportion de LGBT dans le personnel de cabine a sans doute baissé, mais certains avancent qu’il approcherait toujours les 50% pour les stewards.

» Plane Queer: Labor, Sexuality, and AIDS in the History of Male Flight Attendants, Phil Tiemeyer, University of California Press, 2013.

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