Du sang, de la sueur et des pellicules

Si les vampires aiment souvent se conter fleurette, le genre «horreur gay» reste confidentiel. Voyage dans ce ghetto artistique, à l’occasion de l’ouverture du NIFFF.

Le Neuchâtel Fantastic Film Festival est certainement l’un des meilleurs festivals du pays. Sa programmation est toujours béton et on trouve à ses manettes de vrais passionnés. Ambiance bière, ongles noirs et zombies pendant une semaine, au top. On n’est même pas obligé d’aimer le genre. Un genre multiple, un genre qui regarde souvent du côté des oubliés. Du côté de ceux qui sont un peu ou carrément différents. Des incompris, des ignorés, des qu’on n’écoute pas. Le film fantastique est souvent l’occasion de crier sa rage, son désespoir, son ennemi. Souvent, dans les films d’horreur (surtout les slashers: Halloween, Vendredi 13 ou Scream), le Black meurt en premier, le pote gay en deuxième et la nana en dernier. Le pote gay, justement. Quelle place pour l’homosexualité dans le cinéma fantastique? Existe-t-il vraiment un genre «horror queer»?

Pour Gianni Haver, sociologue du cinéma suisse à l’UNIL, dans le cinéma d’horreur classique, l’homosexuel reste une figure de fond, un troisième rôle qui ne sert qu’à apporter un décor, une note humour et il est même parfois inutile de le faire mourir. «L’Afro-américain tient alors plus de la menace que l’homosexuel, nous explique-t-il, car si la masculinité du personnage principal est suffisamment affirmée, alors le queer ne sera pas un danger pour le héros.» On reste souvent dans l’opposition classique homme-femme.

Il y a bien une figure de genre que l’on repère très tôt dans le cinéma d’horreur. Celle de la vampire lesbienne. Son origine est d’ailleurs littéraire avec Carmilla écrit en 1872 par Sheridan Le Fanu, auteur de fables gothiques, dans lequel Carmilla est lesbienne et vampire. Gianni Haver explique: «Ce personnage a inspiré jusqu’à Roger Vadim avec Blood and Roses, ainsi que les films de la Hammer, une maison de production anglaise spécialisée dans l’horreur à qui l’on doit notamment la célèbre trilogie lesbienne vampire des Karnstein (The Vampire Lovers, Lust for a Vampire et Twins of Evil), et même des mangas des années 2000». En gros, elle est mille fois moins connue que Dracula mais elle est tout aussi vieille. Même Kylie Minogue va bientôt jouer une vampire lesbienne. C’est dire.

Le Bal des Vampires
Toutefois, ces «lesbiennes» sont presque toujours filmées par et pour des hommes afin d’alimenter leur appétit hétérosexuel. «Oui évidemment, rétorque le sociologue. C’est d’ailleurs généralement le cas dans les films de la Hammer, ou de Jean Rollin qui a produit pas mal de titres à la fin des années 60, dont Le Frisson des Vampires, dans lequel le lesbianisme est thématisé mais adressé aux hommes. Ces personnages féminins contiennent des éléments érotiques adressés aux hommes, ce n’est pas pour thématiser une homosexualité.» Alors que les vampires hommes, eux, affirment souvent leur hétérosexualité en tant que prédateur. A quelques exceptions notables près comme dans Le Bal des vampires, de Roman Polanski, dans lequel l’un d’eux était un jeune homosexuel, mais comme il y avait un vampire juif, un vampire sourd, etc…

Les années 1960-1970 étaient propices aux figures revendicatives, avec l’une des plus connues, la figure du travesti dans le Rocky Horror Picture Show (1975) avec Franck, le «transsexuel de Transylvanie». «Le film joue sur l’étrange et le surprenant, détaille Gianni Haver. Sur un côté «dépasser les limites» qui est plus assumé que dans les films de vampires. Le but était aussi de casser les règles de la culture de masse, une revendication assumée par le rôle du travesti. Aujourd’hui, il y a le rôle de Lafayette, dans la série américaine True Blood qui est très intéressant. HBO joue avec les stéréotypes.» Son personnage renvoie tous les stigmates de l’homosexualité ridiculisée en même temps qu’une virilité insoupçonnable. «C’est une figure complexe, ce qui est très intéressant puisque le propre du stéréotype est de dé-complexifier les personnes, donner un mono-attribut de l’homosexualité.»

Horror Queer
Le genre «horreur gay» quant à lui relève du confidentiel. Une petite part de marché où l’on retrouve souvent les mêmes noms, et pas forcément pour leur génie. Comme c’est le cas avec le réalisateur américain David de Coteau, roi du Scream Queen et du Scream King. «Du Z virant néo-gay» pour reprendre une expression bien connue des forums du genre, qui livre souvent une équipe de sportifs estudiantins à ses pires cauchemars, tels L’Attaque des Sangsues ou La Confrérie. Comme si l’horreur queer devait forcément tomber dans le Z. Normal, pour Gianni Haver, puisque «le queer gay se revendique comme une contre culture qui rompt avec des paramètres. On touche forcément un public de niche, de passionnés et cela recrée automatiquement d’autres codes. C’est une culture très productive au niveau artistique, littéraire ou économique. Mais d’ici qu’Hollywood tourne un film queer pure souche, ce n’est pas pour demain…»

» Neuchâtel International Fantastic Film Festival, du 6 au 14 juillet.

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