Le fantasme «camp» couché sur celluloïd

En automne, les festivals se ramassent à la pelle. Parmi ceux dévolus au 7e art, le LUFF de Lausanne et le Queersicht de Berne se distinguent. Tandis que l’un met à l’honneur les productions des frères Kuchar, l’autre présente un panorama de la production LGBT internationale.

Si Ed Wood, le pire réalisateur de tous les temps, aimait le moelleux des pulls angoras de ses compagnes, les jumeaux Mike et George Kuchar préfèrent, eux, les chemises de nuit de leur mère. Hérauts de la scène underground camp* (prononcez «Kemp») américaine, volontiers travestis à l’écran, les Kuchar brothers ont, tout comme le réalisateur maudit rendu célèbre par Tim Burton, tâté du film de science-fiction fauché, mais aussi donné dans la comédie, le drame et l’angoisse. Le Lausanne Underground Film Festival (LUFF) rend hommage du 12 au 16 octobre à leur œuvre par une rétrospective réunissant dix-huit de leurs délires sur celluloïd. Les programmateurs ont choisi de diviser ces films, de format généralement court, en quatre blocs, Declarations of Independance, Early 8mm Collaborations, Radical «Home Movies» et Video Diaries and Dramas, figurant respectivement diverses phases de la prolifique carrière des jumeaux.
Si le nom de Kuchar n’évoque pas grand-chose au néophyte, il faut savoir que les deux frères, nés dans le Bronx en 1942, jouissent d’une réputation de précurseurs géniaux dans le milieu underground. Leur influence se manifeste notamment dans les premières œuvres de David Lynch («Eraserhead», «Blue Velvet») ou de John Waters, qui ne cache pas son admiration pour leurs films.
Leur méthode? Si tant est qu’on puisse réduire leurs expérimentations à un réseau de congruences thématiques et techniques, force est de constater la prééminence d’un univers pop et coloré, dans lequel le sexe peut intervenir à tout moment, parfois coupable et pervers, parfois débridé, souvent cadencé par une musique improbable empruntée au péplum ou au film d’horreur.
L’esthétique camp irradie leurs films. Kitsch, extravagance, humour féroce et décalé s’allient dans des scènes aussi tarabiscotées que la naissance d’un bébé robot expulsé du ventre d’un esclave cyborg dans «Sins of the Fleshapoids»! Bref, un univers totalement déjanté qu’il faut s’empresser de découvrir au Casino de Montbenon.
Par ailleurs, le LUFF propose un hommage au réalisateur punk américain Jon Moritsugu et, en quasi-exclusivité, les oeuvres flippantes du mystérieux JX Williams, un homme qui eut affaire à la mafia, aux geôles italiennes et à… Frank Sinatra. A cela, s’ajouteront les courts et longs métrages en compétition pour le prix du festival.
Côté musique, on ne saurait que trop recommander les concerts de la diva en cuir Alan Vega, moitié du duo Suicide, et de DAT Politics, des Français dont les bricolages électroniques lo-fi flirtent avec le hip-hop et la musique de jeux vidéos.
Un mois plus tard, le pop-corn se grignotera dans les salles obscures de Berne à l’occasion du très convivial festival Queersicht. Une quarantaine de films seront présentés au cinéma de la Reitschule, centre névralgique de la manifestation, et dans diverses salles de la ville entre le 10 et le 14 novembre. A déplorer: la proverbiale lenteur bernoise qui nous condamne à présenter presque à l’aveugle la programmation de cette édition. Toutefois notons que quatre courts métrages français sont à l’affiche. Parmi eux, «Embrasser les tigres» de Teddy Lucy-Modeste qui raconte l’histoire de Mario, jeune boxeur gitan qui découvre que son frère drague d’autres garçons, la nuit, dans les parcs. Il va chercher à le dissuader de manière musclée de persévérer dans cette voie qui entre en contradiction avec les «valeurs viriles» qu’il défend lui-même sur le ring. Moins âpre et physique, «Les couilles de mon chat» dans lequel Didier Bénureau répond avec sensibilité à la question jamais résolue: comment la castration d’un animal peut-elle influencer notre orientation sexuelle? A voir encore en français, les films «Moustache» et «Lucioles» de Dalila Kadri.
Parmi les longs métrages, «Butterfly», un film de la réalisatrice de Hong-Kong Yan Yan Mak décrit le destin douloureux de Flavia, une institutrice mariée qui redécouvre son homosexualité refoulée depuis l’adolescence en compagnie de la chanteuse Yip. Piégée par ses principes et ses responsabilités, tourmentée par les souvenirs douloureux d’une passion de jeunesse vécue avec la militante des droits de l’homme Jin, Flavia parviendra-t-elle à s’épanouir et à déployer ses ailes comme les papillons échappent à leur chrysalide?
Autre genre, autres mœurs, «Cycles of Porn – Sex/Life in L.A. (Part 2)» exhibe toutes les deux scènes un sexe en érection. Le documentaire de l’Allemand Jochen Hick n’est pourtant pas uniquement un film voyeuriste. Critique quasi-marxiste d’une forme moderne d’exploitation, ce reportage décrit les coulisses de l’industrie californienne du porno gay avec humour et sagacité. Pour apprécier ces films et nombres d’autres productions, une maîtrise de l’anglais ou de l’allemand est requise. A Queersicht, seule une minorité des films est présentée avec sous-titrage en français.

* Camp. Terme anglo-saxon traduisible par efféminé ou homosexuel, correspond à une sensibilité ou à un humour outrageux, grivois, immoral, kitsch et excessif. Divine, Patsy Stone d’Ab Fab ou même Bette Davis sont quelques spécimens à ranger dans la catégorie camp.

Lausanne Underground Film and Music Festival 2005,
du 12 au 16 octobre, Casino
de Montbenon. www.luff.ch

Queersicht, Lesbisch-Schwules
Filmfestival, du 10 au 14 novembre, Reitschule de Berne. www.queersicht.ch

Courts à gogo
Dans le cadre de la programmation touffue du Festival Tout Ecran à Genève, une nouvelle livraison de courts métrages qui, comme toujours, font la part belle aux identités alternatives, aux sexualités exotiques et aux rencontres improbables, à l’instar de ce «Man seeking man» finlandais, où un quinquagénaire place sa première petite annonce gay alors même que son fils décide de retrouver ce père qu’il n’a jamais connu. A découvrir aux Nuits du court les 5 et 6 novembre à l’Alhambra.
www.cinema-tout-ecran.ch

D’autres «Nuits du court» (sans rapport avec le festival genevois) tournent en Suisse romande pendant les mois d’octobre et de novembre, avec une programmation plus helvétique (notamment «Hoi Maya» primé à Queersicht 2004), mais tout aussi bigarrée!
www.nuitducourt.ch

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